Justine I. 11/01/2022

Pour m’intégrer, j’ai décodé les beaux quartiers

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À 21 ans, Justine a pris conscience de ses privilèges après être passée des quartiers populaires à l'entre-soi bourgeois.

Mon père m’appelle, il me dit de venir dans le salon. Mes deux frères sont là, assis sur le canapé. « Juju, j’ai une bonne et une mauvaise nouvelle. » La bonne, c’est que je vais avoir une grande chambre pour moi. La mauvaise, c’est qu’on déménage. « Pleure pas hein, on va pas loin, c’est un endroit trop bien, tu verras », me rassure mon frère, ayant déjà anticipé ma réaction. Parce que oui, j’ai pleuré. On habitait dans un quartier du 20e arrondissement, à la frontière du 93. Un quartier où je me suis toujours sentie chez moi, et où je pensais rester toute ma vie.

Si je me souviens encore aussi bien de cette annonce, c’est parce que ça a marqué un changement radical dans ma vie. Mon père est proviseur de collège et lycée, il bouge de logement de fonction en logement de fonction. Ce n’était donc pas la première fois qu’on déménageait. Mais les autres fois, j’étais vraiment petite, et pas tellement attachée à là où on habitait. Cette fois-ci, j’avais 10 ans et on déménageait dans un environnement que je ne connaissais pas encore : le centre de Paris, les « beaux quartiers » comme on les appelle. 

Découvrir d’autres mondes

En plus de quitter mes amis, mon école, mon quartier, je ne savais pas encore que j’allais quitter tout un mode de vie. Passer d’un milieu populaire, caractérisé par ses HLM et sa mixité, à un milieu aisé, ses bâtiments haussmanniens, sa population bourgeoise et majoritairement blanche, c’est quelque chose qui marque. Quelque chose qui change la vision du monde qui m’entoure : ici, en l’occurrence, la découverte de plusieurs mondes. 

Mon grand frère m’a expliqué que c’était une chance pour moi, que j’allais m’en rendre compte plus tard. Lui, il avait déjà bien entamé son adolescence, avait davantage conscience de la réalité dans laquelle on vivait et des opportunités qu’on pourrait avoir en la quittant pour un environnement beaucoup plus privilégié. Moi, j’étais juste une petite qui se séparait de ses amis et de ses repères. Je comprendrai plus tard que si j’ai pu avoir la scolarité que j’ai eu, c’est peut-être, en partie, grâce à ce déménagement.

120 mètres carrés à Saint-Germain-des-Prés

J’arrive donc en CM2 dans un tout nouvel établissement. On habite maintenant dans un cent-vingt mètres carrés dans le 6e arrondissement, dans le quartier de Saint-Germain-des-Prés. Faut le dire, ça change. Tout est propre, chic, je n’avais jamais vu autant de richesse.

Question intégration, ce fut plus compliqué. En plus des différences architecturales assez flagrantes, ce sont surtout les différences de mentalité qui m’ont désorientée. Les enfants avec qui j’étais avaient une tout autre éducation que la mienne. Je me sentais souvent seule, seule à ne pas être blanche, seule à ne pas avoir de baby-sitter, seule à ne pas m’habiller avec des vêtements de marque. Bref, seule à ne pas avoir autant d’argent. « Ah mais tu connais pas cette marque ?! » ; « Ça fait deux jours de suite que tu portes les mêmes vêtements, la honte… » ; « Pourquoi t’as toujours pas de portable ? »

De nombreux détails me faisaient comprendre que je n’étais pas forcément à ma place. Petit exemple tout bête : ma façon de manger. Tous mes camarades utilisaient leurs couverts d’une certaine manière, plus « polie », même pour des repas comme des pizzas ou des burgers. Moi, je faisais moins attention aux codes qu’il fallait avoir pour manger « correctement », tout simplement parce que je ne les connaissais pas. Et ils se moquaient. J’avais l’impression d’être moins « civilisée » qu’eux. Mais, à 10 ans, on n’a pas encore le recul nécessaire pour comprendre les raisons de tout ça. 

Effacer certains codes de quartiers populaires

Je n’ai pas eu trop le choix d’apprendre à m’adapter. S’adapter à l’environnement, en essayant d’effacer certains codes de quartiers populaires, en simulant une certaine richesse financière comme culturelle. S’habiller de manière plus « chic », effacer certains mots qu’on assimile aux « racailles », enrichir mon vocabulaire. Je voulais me fondre dans la masse, ressembler à ces filles de ma classe, blanches, riches, cultivées.

Cela passait par des intérêts assez superficiels, mais importants pour une ado en pleine construction. Avoir les cheveux les plus lisses possible, acheter les vêtements à avoir, quand ils sont abordables. Je me souviens aussi vouloir construire un socle culturel assez fort pour me rendre crédible aux yeux d’un monde qui a tendance à mépriser toute culture qui sort de la sienne. Ne pas parler de mes intérêts pour le rap et les mangas, et me forger une culture cinématographique et littéraire classique pour briller auprès de mes camarades. 

C’est devenu ma réalité

Tous ces efforts n’ont pas été vains. Dès le collège, j’ai réussi à me faire une place parmi eux. J’ai trouvé des amis, j’ai commencé à me sentir à peu près à l’aise dans leurs familles, dans leurs apparts de trois-cent mètres carrés, dans leurs maisons de campagne, parfois même leurs châteaux. Cela commençait en fait à devenir également ma réalité. Je ne retournais plus trop dans mon ancien quartier. Je ne côtoyais donc plus que ce monde-là.

Cependant, cette situation a réveillé en moi un sentiment de révolte qui me suit encore aujourd’hui. Je me souviens encore de situations qui m’ont laissée un peu perplexe. Pour donner un exemple, en CM2, deux filles de ma classe ont décidé que le lendemain, elles allaient, pour s’amuser, s’habiller tout en Zadig & Voltaire à l’école. Plus je côtoyais mes camarades, plus mes connaissances sur des marques et entreprises dont je n’avais jamais entendu parler s’élargissaient. Je pense que c’est ça, aussi, un changement de milieu social. C’est acquérir des codes et connaissances qui déterminent l’environnement où tu te situes.

Je prends conscience du milieu dans lequel je vis

Mais ce qui a le plus caractérisé cette mutation, ce sont les études. Quand je voyais mes amis d’enfance se voir proposer d’aller majoritairement en bac pro ou STMG, moi je me retrouvais en bac général dans un des lycées les plus réputés et élitistes de Paris. Puis, en classe préparatoire littéraire aux grandes écoles, écoles dont j’ai appris l’existence à peine une semaine avant la fermeture d’APB (ancienne plateforme remplacée par Parcoursup). Prépa dont la majorité des étudiants avaient entendu parler depuis leur enfance.

J’ai repensé à ce que mon frère aîné m’avait dit en déménageant, et j’ai enfin compris. C’est également avec les études supérieures que j’ai commencé concrètement à me politiser, et à prendre plus de recul sur mon adolescence. J’ai aussi repris contact avec mes potes d’enfance du quartier, et commencé à côtoyer d’autres gens. Bref, à sortir de cet entre-soi de Paris Centre. À aller en manifestation et à rencontrer des personnes engagées. Je me souviens des premières qui m’ont marquée : celle pour l’affaire Théo en 2017 et contre les violences policières, ou celles des Gilets jaunes en 2019.

Je me suis plongée dans des essais politiques qui m’ont permis de poser des mots sur des situations concrètes de ma vie, comme La mécanique raciste de Pierre Tévanian ou des livres plus classiques vus en cours comme Quatrevingt-treize de Victor Hugo. Ça m’a permis de prendre réellement conscience du milieu et des privilèges dans lesquels je vis dorénavant. Surtout de l’écart que ces derniers ont avec ce que je côtoyais enfant.

Comme Justine, Naïma a été confrontée aux inégalités durant sa scolarité. Pour s’en sortir, elle compte sur sa débrouillardise.

J’ai vécu ce changement de monde un peu comme mon métissage. C’est-à-dire une position d’entre-deux. Dans le 6e, je me sentais plus pauvre et quand je revenais dans mon quartier d’enfance, beaucoup plus riche. Un peu comme quand je vais en Iran dans le pays de mon père : je suis plus Française qu’Iranienne. Tandis qu’en France, on a davantage tendance à me ramener à mes origines.

Vivre ce décalage m’a permis d’ouvrir les yeux finalement très tôt sur des écarts économiques bien présents en France. Dans une ville comme Paris, d’un arrondissement à l’autre, on peut traverser des univers sociaux bien distincts, très rapidement, sans véritablement de coexistence.

Justine, 21 ans, volontaire en service civique, Paris

Crédit photo Pexels // CC Nataliya Vaitkevich

 

Les inégalités sociales à Paris

Paris est la deuxième ville la plus inégalitaire

La capitale se classe derrière Neuilly-sur-Seine en termes d’inégalités sociales. Il existe un écart de près de 5 000 euros/mois entre les 10 % les plus riches et les 10 % les plus pauvres. Paris est par ailleurs le département le plus inégalitaire de France, dans la région la plus inégalitaire…

La mixité sociale est rare

Seul un quart des quartiers parisiens  sont des territoires de mixité sociale (revenus, diplômes, etc.). Les quartiers les plus mixtes se situent dans les 13e et le 20e arrondissements, même si ce dernier a tendance à se gentrifier depuis une dizaine d’années. La gentrification, c’est quand les habitant·e·s d’un quartier populaire sont peu à peu remplacé·e·s par d’autres plus aisées.

Les politiques publiques sont à la traîne

Les logements sociaux et hébergements d’urgence sont concentrés dans les 18e, 19e et 20e arrondissements… En clair, on installe les gens les plus pauvres sur les territoires les plus pauvres. Et ça, ça ne participe pas à créer de la mixité sociale !

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2 réactions

  1. Merci pour ce témoignage de votre vécu. Précieux et authentique.
    Bénédicte

  2. Merci pour ce commentaire Bénédicte 🙂

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