Ma prison dorée
Depuis deux jours, j’en parle à tout le monde : je vais vivre à Paris en face de la tour Eiffel ! Ma tante me prête gratuitement une chambre de bonne. La vie est belle. La seule contrainte est de quitter la banlieue très reculée d’Aubusson (Creuse) pour déménager mes huit slips et trois pulls disséminés quelque part.
Après vingt minutes de voiture, 1h20 de bus, 3 heures d’Intercités et une demi-heure de métro, me voilà devant l’immeuble rue Boissière, Paris XVIe. Deux bow-windows et une porte de douze mètres (ressentis) m’accueillent.
Sous le lustre d’entrée, ma tante échange avec la gardienne : « Oui, oui, Mbappé vivait au bout de la rue, devant le musée Guimet ». Quelle folie. À travers une porte vitrée, un ascenseur lumineux typiquement Parisien nous attend. Je souris devant les ornements métalliques laqués noirs qui bordent la cabine.
« On ne monte pas par là », me reprend ma tante. Nous passons deux portes. Celle de la cour des poubelles puis de l’autre cage d’escalier, couleur et senteur poussière. C’est donc par là que passaient les fameuses « bonnes ».
« C’est au sixième. C’est un peu sportif sans ascenseur », s’amuse-t-elle. Pas d’inquiétude : je viens de traverser la diagonale du vide avec 20 kg sur le dos, ce n’est pas une ascension qui va effrayer le néo-rural que je suis devenu. Bon, en réalité, j’arrive essoufflé au bout de ces 117 marches en bois.
« Tu feras gaffe, Juliette y est tombée en dépression ! »
L’ambiance a changé. Au sixième, pas de gardienne, pas de hauteur sous plafond ni de lumière automatique. La densité de portes a explosé. On passe de la Creuse à Paris. Les 21 portes sont numérotées. Une puissante effluve de cannabis perturbe notre recherche d’interrupteurs. Après trois virages, ma tante s’arrête devant la porte 18.
Elle y insère une clé plus massive que celle d’un château fort. Tout sourire, elle se retourne vers moi et s’exclame « C’est là ! ». La porte s’entrouvre. Je découvre une cabine blanche, tressée par des fissures au mur et au plafond. Me fait-elle visiter les greniers ?
À ma droite, un robinet et un miroir par-dessus. A ma gauche, un compteur électrique. Je dois me décaler à droite pour ne pas shooter dans le sommier du lit simple. Je me faufile dans le filet d’espace qui sépare le matelas de l’étagère où dormiront mes huit slips et mes trois T-shirts. Après quatre pas, j’arrive au bout de la pièce. J’ouvre ma fenêtre – ma meurtrière, plutôt. Mais on ne m’avait pas menti. Elle me permet d’apercevoir les deux derniers étages de la tour Eiffel.
La suite de la visite se déroule derrière la porte 9. Dans la pièce à eau. Là où douche, évier, plaques de cuisson, micro-onde, deux chaises et une table cohabitent dans 6m².
« Pour les toilettes, elles sont communes, ce sera la porte au bout du couloir à l’angle ». La visite s’achève plus vite que prévu. Je comprends que ma tante a l’habitude de prêter ce logement. Par générosité et impossibilité légale de le placer sur le marché immobilier. « Tu feras gaffe, Juliette (dernière habitante des lieux) est tombée en dépression ici. Mais c’est parce qu’elle était en médecine. Il faut juste penser à t’aérer. T’en fais pas ! »
Sacrément rassuré, je prends sur moi pour la remercier. Elle redescend, je m’écroule sur le lit. Et la tour Eiffel se met à scintiller. Ma prison est dorée.
Mon budget creusois s’envole
La faim interrompt ma léthargie. Je dévale les 117 marches. Dans le hall d’entrée, je salue un avocat aux cheveux gominés. Il sort de l’ascenseur, et ne me répond pas. Je me retiens d’insulter toute sa lignée.
Je traverse l’avenue Kléber en direction d’une rue éclairée par la devanture d’un hôtel quatre étoiles et le Carrefour. Je me présente à la caisse avec une boîte de six œufs, du beurre salé, des pâtes, du gruyère râpé et deux pommes. « 14,50 euros, me dit le vendeur, blasé.
– Pardon ??
– 14,50 euros. Par carte ? » rétorque-t-il simplement, insensible à ma surprise.
Ma carte bipe. Mon budget hebdomadaire creusois s’envole dans le dîner du soir. Je rentre, nostalgique de l’aligot saucisses maison offert chez une famille d’éleveurs la semaine dernière.
J’avale mes pâtes au fromage et je me réfugie dans mon sac de couchage. Mon seul point de repère. Je m’endors pour ma première nuit au cœur de Passy ! Elle sera courte.
« Jajajajajaja ! » Des rires et des invectives en Portugais traversent mon mur et mes tympans. Il est 6h30 et le Paris des chambres de bonne s’éveille. Ma voisine décide d’en informer son partenaire, par téléphone. À 7h30, les premiers rayons de soleil traversent ma lucarne sans rideau. J’enfile un manteau, un pantalon, lace mes chaussures, prends mes clés, mon PQ et me dirige vers les toilettes.
La lumière ne fonctionne pas. Je m’éclaire au téléphone et m’assois. À peine installé, une personne, probablement avec la même intention que moi, presse le loquet. Je sursaute. Sans un mot, elle se redirige vers sa chambre. J’attends qu’elle referme sa porte pour ouvrir la mienne. Plutôt me retenir une matinée que de saluer un.e voisin.e, mon rouleau à la main. Dire qu’une vingtaine de prétendants par immeuble haussmannien vivent quotidiennement cette cérémonie de passation du trône.
Comme une résidence Erasmus
Aujourd’hui, je commence à maîtriser les codes sociaux liés à l’usage des WC. Je survis depuis trois mois dans cet enclos. Malgré la première impression, je commence à apprécier cette chambre.
Le mois dernier, j’ai rencontré ma voisine de la porte 19. Elle travaille en France pour son mari en situation de handicap, resté au Portugal. Cette information et mes boules Quies m’aident à supporter leurs appels. J’ai également fait connaissance avec la voisine de la 20. Avec ses 12m² et sa douche intégrée (et débordante), elle paye 600 euros par mois depuis 2022. Moment qu’elle a choisi pour quitter l’Ukraine et reprendre des études à Paris.
Moi qui me plaignais pour une nuit dans un logement qu’on m’offrait… La honte. Amusée par l’idée de la prison dorée, Sofia m’explique comment elle a décoré sa pièce de vie.
Désormais, un portrait de Zidane, un paysage du Morvan et une affiche d’une manif où je ne suis pas allé habillent mes murs. J’ai aussi été ajouté au groupe WhatsApp du sixième. On y retrouve des demandes de beurre ou d’huile et des vannes sur la coupe de l’avocat du deuxième ou les Rolex des touristes qataris. Je pensais pas que ça se marrait autant dans le XVIe.
À Montreuil et dans le vingtième, mes potes d’école vivent entre gentrificateurs et payent 700 euros par mois. Moi, dans une sorte de résidence Erasmus et gratuitement. Avec les odeurs de shit, le bruit et sans les soirées. Mais je peux m’offrir le luxe du service civique.
Une gratuité tout de même précieuse
Réaliser la préciosité de cette gratuité me pousse à remercier ma tante. Nous avons trouvé une sorte d’arrangement : je garde ses filles une soirée par mois. J’apprends à connaître mes petites cousines que je n’avais jamais autant vues.
Malgré l’univers dans lequel elles baignent, je les découvre drôles et à l’écoute. J’ai même la chance de repartir du troisième étage, avec des potins de famille à raconter à ma mère au prochain appel. Alors vive ma famille riche et vive les toilettes communes !
Marin, 24 ans, Meudon
Crédit Unsplash
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