Tout le poids du monde sur mes épaules
C’est la fin d’après-midi, je rentre d’une journée de collège. À peine arrivée, je me prépare une grosse tartine de chocolat. Juste avant de la dévorer, je pars aux toilettes. Je ne sais pas combien de temps j’y reste.
Tout d’un coup, j’entends plusieurs cris de mon père. Je comprends que c’est par rapport à mon frère. Alors, prise de panique, je sors brusquement pour voir ce qu’il se passe.
Quand j’arrive dans le salon, je vois mon frère en train de s’étouffer avec ma tartine de chocolat et mon père en train d’essayer de la lui faire vomir. Entre les cris et les grosses tapes dans le dos, il réussit à lui faire cracher.
Quand tout est fini, mon père crie mon prénom, avec un ton de colère. Il me dit que c’est de ma faute, que je suis trop tête-en-l’air.
Je culpabilise tellement. Mon grand frère a toujours eu un handicap moteur et mental. Je n’en connais pas vraiment la signification, mais ça doit être très dur à vivre. J’ai même un peu appris la langue des signes, pour pouvoir parler avec lui. Par exemple, pour dire bonjour, on fait un geste comme si on levait un chapeau avec sa main.
Il va à l’IME. C’est une école spécialisée pour les enfants handicapés qui ont entre 7 ans et 18 ans. À la maison, il faut l’aider et faire attention à beaucoup de choses.
Je suis plus jeune, mais je suis comme sa grande sœur
Je sais que je ne dois pas monter sur une chaise pour atteindre un placard. Comme il m’imite tout le temps, il risque de tomber. Je ne dois pas non plus laisser la porte de la terrasse ouverte, pour être sûre qu’il ne tombe pas. Je dois toujours rester à côté de l’eau quand elle bout, pour ne pas qu’il se brûle. Même si je suis sa petite sœur, d’un autre côté je suis aussi sa grande sœur.
Et même dans les coups de main au quotidien, vous n’imaginez pas la galère. Quand on lui attache la ceinture dans la voiture, il est capable de nous repousser avec une telle violence. Même quand je suis très énervée ou que j’ai besoin d’être dans ma bulle, je n’ai pas le droit de fermer un peu fort la porte de ma chambre : mon père dit que mon frère risquerait de perdre un doigt.
Et cette fois, il a suffi d’une tartine et d’un passage aux toilettes. Mon frère est allé dans ma chambre, a vu ma tartine de chocolat, alors sans réfléchir, il l’a prise et l’a avalée sans mâcher.
Je me suis sentie complètement débile, pas à la hauteur pour gérer mon propre grand frère. J’en ai pleuré et repensé pendant plusieurs mois. Je me suis même poussée à me mutiler tellement ça me brisait. Je me disais que je le méritais.
Puis après cinq mois, je me suis arrêtée car oui, c’était grave, mais j’avais retenu la leçon.
Par Kamila, 14 ans, collégienne, Pontoise
Crédit Unsplash
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