Fatoumata D. 25/05/2021

Santé mentale : la prison a détruit mon frère

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Fatoumata, fait ce qu'elle peut pour soutenir son frère. Mais depuis ses séjours en prison, il est violent et instable psychologiquement.

J’ai dû attendre six mois avant d’aller voir mon frère avec ma mère en prison. C’était long. Je n’étais jamais allée en prison avant ça. C’était bon de le revoir, mais pas là-bas. Pas comme ça. Les cellules de visite sont toutes blanches avec trois chaises et une table violette. Ce n’était pas très grand mais on pouvait se toucher. Il avait grossi et pris en muscle. Pourtant, avant d’y rentrer, il était tout maigre.

La visite a duré quarante-cinq minutes. Quarante-cinq minutes, c’est très court pour raconter six mois passés sans lui. Quarante-cinq minutes, c’est trop court… surtout lorsqu’on fait une heure de transport pour le voir et qu’on doit encore attendre une heure à l’intérieur de la prison. Mais on l’a fait. Et ça a duré comme ça pendant un an et trois mois.

À sa sortie, il nous cachait son mal-être

La première fois que mon grand frère est allé en prison, il avait 18 ans et pris 19 mois. Ça ne m’a pas vraiment étonnée à l’époque. Il a toujours été têtu et multipliait les petites conneries, comme des vols ou avoir des stupéfiants sur lui. Il avait fait pas mal de GAV, mais ne voulait pas apprendre de ses erreurs.

Ma mère me l’a annoncé un matin avant d’aller à l’école. On était en novembre, j’avais 15 ans. Je me suis mise à pleurer parce qu’on se tapait des délires de fous avec mes petits frères et lui. Ce qui me touchait le plus, c’était qu’il soit là-bas et qu’on ne puisse pas l’aider.

À sa sortie, il n’était plus pareil. Il nous cachait son mal-être. Toute la famille était pourtant contente de le retrouver. Il m’a un peu parlé de la prison, du fait qu’il se sentait dépressif, mais sans aller plus loin. Il ne m’a jamais dit ce qui s’était passé là-bas. Je crois qu’il ne l’a dit à personne.

Retour à la case prison

La tranquillité en sa présence n’a pas duré longtemps. Il a commencé à s’embrouiller avec ma mère. À dire que « personne n’avait jamais été là » pour lui. Qu’il n’avait jamais eu aucun soutien… Difficile à entendre pour ma mère qui a été présente physiquement, moralement et financièrement à chaque instant.

Purger une peine de prison accroît les risques de développer des troubles psychiatriques. Perte de repères, isolement, incertitude permanente… Dans cet article, Vice explique comment et pourquoi les troubles de l’anxiété, la dépression et les troubles psychotiques sont fréquents chez les détenu·e·s.

Plus le temps passait, plus il devenait violent avec ses mots. Il était très méchant et très méprisant. Il pensait que tout le monde lui voulait du mal. Que tout le monde était jaloux. Il n’en faisait qu’à sa tête.

Ça n’a pas loupé : il est retombé dans ses travers. Quatre mois plus tard, retour à la case prison. C’était clairement un repos pour moi et ma famille parce qu’on était constamment en conflit avec lui.

3 heures du mat : l’heure pour lui d’extérioriser sa haine

Deux jours avant d’y retourner, il nous avait dit qu’il n’avait pas besoin de nous. Qu’il allait se débrouiller « solo ». Il avait une petite copine, une vraie connasse celle-là ! Elle est venue chez nous récupérer ses affaires car mon grand-frère l’avait appelé en premier en pensant qu’elle pouvait faire le quart de ce qu’on a fait pour lui. LOL. Elle a fait quatre visites, puis elle s’est barrée avec le reste des vêtements. Donc il nous a rappelés pour nous présenter ses « excuses les plus sincères ».

À sa sortie en 2020, c’était encore pire. Il a commencé à devenir violent physiquement, au bout de seulement quatre mois passés à la maison. Il fumait tellement qu’il avait perdu la notion du temps. Ma mère se levait à 3 heures parce que mon grand-frère avait décidé qu’il était l’heure de mettre le son à fond dans une enceinte et que c’était pour lui le moment d’extérioriser sa haine. J’en pleurais le matin en me levant parce que je n’arrivais plus à le supporter. Je ne lui parlais plus car on s’embrouillait tout le temps.

Mon frère souffrait de troubles de l’humeur et de dépression

C’est là qu’on a compris. La prison l’avait changé. Mon frère souffrait de troubles de l’humeur et de dépression. Pour lui, aller en prison, c’était l’échec absolu qui avait gâché sa vie. Il n’admettait pas qu’il allait mal et pour qu’on ne le voit pas, il était de plus en plus violent, dans tous les sens du terme. C’était relou pour nous parce qu’on a mis du temps avant de comprendre qu’il était malade et qu’il n’allait pas bien mentalement.

Ibrahim est détenu dans la maison d’arrêt de Fleury-Mérogis. Il raconte les rencontres au parloir avec sa famille, et le chemin pour y arriver. Les portiques et l’odeur de clope de la salle d’attente pour lui. Les deux bus et le sac plein de linge et de livres pour sa mère.

Le plus compliqué je pense, c’est de rester dehors quand on a passé deux ans enfermé avec des règles de vie différentes. Il était seul et fumait beaucoup. Il réfléchissait trop et c’est ce qui a détruit mon frère. Les bêtises de son enfance, il les rattrape maintenant. Ça me fait de la peine, mais je me dis qu’il tirera des leçons à vie de cette expérience. Maintenant, on est beaucoup plus attentives à lui parce qu’on sait qu’il cache un profond mal-être. Malgré tout ça, je l’aime. Il reste mon seul et unique grand-frère.

 

Fatoumata, 21 ans, étudiante, Paris

Crédit photo Hans Lucas // © Julien Muguet (Série photo « En prison avec Danièle Obono »)

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