Rose V. 04/06/2021

Après la violence conjugale, la violence judiciaire

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Rose a été victime de violences conjugales dès l'adolescence. En plus de la maltraitance de son ex-copain, elle a dû faire face à la violence judiciaire.

Pour moi, « violence conjugale » rimait avec homme macho de 50 ans, avec alcoolisme et faits divers. Aujourd’hui, je peux vous assurer que cette violence peut aussi avoir lieu dans un jeune couple de lycéens de 17 ans. Même si, pour la police, ça restera une histoire d’adolescents…

J’aurais dû partir oui, j’aurais dû partir bien avant, au premier coup. J’aurais dû partir la première fois que j’ai vu des bleus sur mes bras. Mais je n’arrivais pas à m’identifier aux campagnes de sensibilisation du gouvernement contre les violences conjugales, car trop caricaturales. Elles ne me permettaient pas de m’identifier à ces femmes plus âgées que moi et défigurées. J’avais toujours l’impression qu’il y avait pire ailleurs. C’était ma première relation amoureuse. Même si je sentais qu’il y avait un problème, que ce n’était pas le schéma des autres couples, je me disais que ce n’était pas si grave.

Un jour pourtant, je prends la décision de le quitter après en avoir parlé à des amies et compris l’ampleur de ces violences. Très rapidement, une expérience avec un autre garçon me fait comprendre que ce que j’ai vécu est anormal, grave et condamnable. Je vois alors une psychologue, puis en parle à mes parents alors que j’étais encore mineure, et je décide de porter plainte.

Un médecin détermine 20 jours d’ITT

La procédure judiciaire sera longue et épuisante, elle durera deux ans. J’envoie d’abord une lettre au procureur de la République et j’attends six mois avant d’être convoquée au commissariat. Ma plainte est plutôt prise au sérieux. À ma grande surprise, on me promet de le convoquer dans les plus brefs délais et même de faire une perquisition à son domicile. Je vais aux urgences médico-judiciaires, où un médecin détermine vingt jours d’ITT (incapacité temporaire de travail), pour moi une preuve de la réalité des violences subies.

Sauriez-vous reconnaître des victimes de violences conjugales ? Journaliste spécialisée dans les droits des femmes, Marinette déconstruit dans cette vidéo les idées reçues sur les violences au sein du couple pour mieux les reconnaître :

Ces vingt jours représentent a posteriori l’ensemble des violences subies et leurs conséquences psychologiques. Tous ces coups, aux bras, aux mains, au dos, les enchaînements de bleus, qui défilaient sur mes bras, qui s’accumulaient et disparaissaient pour laisser place aux suivants. Parfois, je rentrais chez moi et je les comptais, ces bleus. Dix sur les bras en une journée, c’était beaucoup mais je m’efforçais d’oublier ces épisodes, de le pardonner, d’attendre un jour meilleur…. J’étais un punching-ball, je subissais son mal-être et il se défoulait sur moi. Je le voyais dans son regard et je le sentais, il voulait me faire du mal, il me le disait même parfois. Il me riait au nez car j’étais « trop fragile » et que ma « peau marque facilement ».

Puis, pendant un an, je n’ai pas de nouvelles du commissariat. J’appelle très régulièrement pour savoir si mon ex a été entendu, et donc si la plainte avance. À chaque fois, on me dit qu’ils sont débordés, que ce n’est pas une urgence pour eux. La police ose même me dire que si j’ai peur de mon agresseur qui vit dans le même quartier que moi, je n’ai qu’à déménager.

Le policier me dit qu’il « ne va pas s’amuser à aller le chercher »

Bien sûr que j’ai peur. Avec lui, tout devenait prétexte à la violence. Dehors, il me poussait violemment contre des murs, des vitrines, des voitures en stationnement. Un jour, c’est avec un skate qu’il m’a violentée. Le coup était si fort que j’ai eu l’impression de recevoir un choc électrique dans la jambe qui m’a paralysée quelques instants. Un autre jour, on se baladait et je me prenais des coups dès qu’on croisait une personne avec les mêmes baskets que moi. Sa maltraitance se basait sur la peur, m’effrayer était une priorité. J’avais l’impression d’avoir un fou en face de moi.

Un jour, il saisit un grand couteau de cuisine, le pointe vers moi et me poursuit dans l’appartement, couteau à la main. Refusant de le reposer alors que je le supplie d’arrêter, il finit par faire glisser très lentement la lame contre mes jambes, puis mon dos. Il faut juste attendre, ne pas bouger, ne pas risquer que ce couteau soit planté. Il faut déconnecter mon cerveau de la réalité, du moment présent, de l’horreur.

Après près d’un an d’attente, mon ex n’a toujours pas été auditionné. Une avocate me conseille de prévenir de la situation la secrétaire d’État chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes et de la lutte contre les discriminations, à l’époque Marlène Schiappa. Je lui adresse un courriel décrivant ma situation et mon désarroi. J’apprends alors, surprise, que le commissariat est rappelé à l’ordre. Quelques jours plus tard, le policier en charge de ma plainte, qui n’avait pas une minute pour auditionner mon ex, prend le temps de m’appeler. Il m’engueule de cette initiative, à cause de moi, il « s’est fait taper dessus par sa hiérarchie ». Avec un ton méprisant et ironique, il me demande comment je vais et me dit « ah vous avez peur ? », et ajoute qu’il « ne va pas s’amuser à aller le chercher », faisant référence à mon ex. Je reste sans voix tout le long de l’appel, sonnée par ces phrases, ne sachant pas quoi dire face à sa fonction et à l’autorité qui en découle.

3 h 30 de confrontation, sans pause

Quelques mois plus tard, alors que je viens de prendre une avocate, le policier me prévient que mon ex est en train d’être auditionné et que je dois être disponible pour une confrontation le lendemain même. J’ai à peine le temps de me préparer à cette étape décisive et impressionnante pour une victime.

L’association En avant toutes lutte spécifiquement auprès des jeunes contre les violences faites aux femmes et aux personnes LGBTQIA+. Sur leur site commentonsaime.fr, un tchat permet aux jeunes victimes de violences conjugales et familiales de discuter avec des professionnel·le·s. Si tu es concerné·e, rends-toi dessus pour trouver de l’aide ou trouver des réponses à tes questions.

Dès mon entrée dans le commissariat, je sens que je ne suis pas la bienvenue, je suis celle qui a dénoncé leur inaction. Au bout de quelques minutes, j’ai déjà des remarques.

La confrontation commence. On m’avait prévenue qu’elle pouvait durer entre 15 minutes et 1 h 30. Elle dure 3 h 30 sans aucune pause. Pendant 3 h 30, je témoigne de chaque violence, en prenant soin de donner le plus de détails, le jour précis, le vêtement que je portais, le lieu exact, ce qu’on faisait deux minutes avant et deux minutes après. Je raconte tout et reviens sur ces instants que je m’efforçais d’oublier depuis. Chaque coup, chaque étouffement, chaque étranglement. Tandis que mon ex reste vague, assume certains coups, dit ne plus se souvenir des autres et s’emmêle dans ses explications. Il avoue donc certaines choses, et le reste à mi-mots malgré lui.

Le policier reste méprisant envers moi, il ironise parfois. Propose à mon ex de mimer certains coups avoués, demande qui est volontaire dans la salle pour faire la victime, se tourne vers moi et me lance qu’on ne va peut-être pas me le demander à moi.

Mon ex finit par dire qu’il avait le choix entre « me quitter ou faire de moi une esclave » mais qu’il n’avait « pas la force de me quitter ». Lorsque le policier lui demande s’il joue à des jeux vidéo violents et qu’il répond que non, je me souviens de sa fascination pour un jeu de torture dans lequel il choisissait toutes les manières les plus sordides de torturer un pantin. Je fus donc selon ses dires une esclave. Les mots sont durs mais désormais je sais, je comprends tout, je saisis le fil conducteur de sa violence.

Je pleure pendant ces 3 h 30. Une nouvelle policière dans la brigade est la seule à me regarder avec un peu d’humanité et me tend des mouchoirs.

Il a dû faire un stage de sensibilisation de 12 heures

Le policier finit par conclure que c’est une histoire d’adolescents, qui fut « une mauvaise expérience trop tôt et pour nous deux ». Il me demande si je souhaite qu’il s’excuse, je lui réponds simplement que non, je n’accepterai pas d’excuses de sa part. Je souhaite juste qu’il soit sanctionné et qu’il se soigne pour éviter de faire d’autres victimes. Je n’ai pas fait tout ce chemin pour recevoir une excuse et je ne suis pas une adepte de la nécessité du pardon. Mon ex s’excuse quand même, pour « les violences psychologiques et physiques ». Je ne le regarde même pas. Le policier se tourne vers moi et me dit qu’il serait vraiment nécessaire que je lui pardonne car il ne faut pas que je conserve de haine en moi. Dans ma tête, je veux juste sortir de cette pièce.

Le policier finit par dire que nous devons chacun « tirer le positif de cette mauvaise expérience ».

J’apprends plusieurs mois après, alors que j’attendais une réponse, que dans la loi française, une victime n’est pas prévenue des suites de sa plainte. Je me déplace donc au tribunal judiciaire de Paris, huit mois après. J’apprends avec soulagement que ma plainte n’a pas été classée sans suite, contrairement à ce que le policier m’avait prédit. Il n’y aura pas de jugement, mais une mesure alternative. Il a dû faire un stage de sensibilisation. Un stage de douze heures.

L’ex-copine de Laureen lui a infligé des violences conjugales, à la fois physiques, psychiques et sexuelles. En danger, elle a essayé de porter plainte… mais la police ne l’a pas prise au sérieux.

À toutes les filles et femmes victimes qui portent plainte, soyez prête à cette bataille que vous mènerez. À la lenteur du système judiciaire, à sa complexité et à son inhumanité. C’est dur d’assumer ce rôle de victime. Il faut le digérer ce rôle, l’assumer, mais il restera, je vous le promets, éphémère, car on ne reste jamais seulement victime.

À tous ces passants qui ont forcément vu des actes de violence mais qui ont juste détourné le regard, j’aurais eu besoin de votre aide. Alors, j’espère que vous, si un jour, vous croisez la route d’une femme, jeune ou moins jeune, vous saurez lui parler et la sauver. Il y a trois ans, c’est ce dont je rêvais.

 

Rose, 21 ans, étudiante, Paris

Crédit photo Hans Lucas / © Mathieu Menard

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1 réaction

  1. Je suis si triste sauf ceux qui vivent se calvaires peuvent comprendre le vrai parcours judiciaire dans sa globalité.

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