Eloïse B. 29/10/2021

Ma mère buvait et moi je gérais

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Eloise a longtemps souffert de l’alcoolisme de sa mère, au point d’en venir aux mains. Séparées, elles ont pu se reconstruire et de nouveau s’apprécier.

« C’est votre faute si j’ai autant de problèmes, vous me pesez sur le dos » ; « Débrouille-toi toute seule, fais tes affaires et barre-toi » ; « Trou du cul. » Voilà ce qu’elle me dit tout en ouvrant grand la porte d’entrée. Vivre au quotidien avec une personne alcoolique, c’est comme marcher sur un fil. Le moindre faux pas, le moindre mot mal placé, et c’est fini.

Une dispute éclate avec la personne complètement ivre, les reproches fusent. Impuissante, à 15 ans, je m’exécute. Elle me pousse, me presse, me dénigre en me disant que je suis une fille indigne et ingrate. Une fois qu’elle m’a évacuée, elle verrouille la porte d’entrée, et ferme tous les volets devant moi. Je sais qu’à partir de ce moment-là, elle me fera revenir juste pour effectuer les tâches ménagères et m’occuper de mes frères plus jeunes.

Je me suis installée dans les toilettes publiques

Errante, je cherche un endroit où pouvoir passer ma nuit, essayant d’ignorer le froid, la peur et la faim. Après quelques heures à tourner en rond, je finis par m’installer dans des toilettes publiques à côté du cinéma du village. C’est l’endroit le plus approprié : un verrou à l’intérieur empêche le possible danger de pénétrer. J’ai aussi accès à un lavabo pour faire un minimum de toilette et des prises électriques pour mettre en charge mon téléphone.

Je passe ma nuit à réfléchir, cogiter, en me demandant si demain sera pareil. J’écoute les bruits venant de l’extérieur. Déstabilisée par la situation, je suis complètement perdue.

La journée, je faisais le ménage en évitant de la croiser

Pourtant, au petit matin, mes tâches quotidiennes m’attendent : emmener mes frères à l’orthophoniste, les ramener à l’école ensuite, préparer leurs lits, faire les tâches de la maison, le ménage quotidien.

Je m’en vais le reste de la journée pour éviter de croiser ma mère, je cherche la moindre chose pour m’occuper, attendre que la journée passe. Puis, 16 heures, l’heure de récupérer mes frères à l’école. Les devoirs, le repas, les douches à faire. À 19 heures, ma mère rentre, déjà bien entamée par les verres bus au bar du village. Un regard noir m’est adressé, je sais alors que je dois quitter les lieux. Je prépare un sac de linge propre, de quoi me nettoyer, puis je mets les voiles.

Je rejoins quelques potes, on fume, on boit, j’oublie pendant quelques moments mes galères. Puis, vers 23 heures, je retourne dans mon petit squat à peu près sécurisé pour y passer une nouvelle nuit.

« Je ne suis juste qu’un gagne-pain à tes yeux »

Ma mère a une nouvelle relation avec un homme, ça ne me plaît pas. Je commence à ressentir de la colère envers elle, ce qui est aussi une source de disputes. Nos échanges sont principalement composés de mépris et de piques.

« Tu ne veux pas que je me déclare dans un autre logement car m’avoir sous ta garde te permet de gagner de l’argent. Je ne suis qu’un gagne-pain à tes yeux, j’irai signaler ça à la CAF. » Je lui balance ça au visage, pleine de haine, de colère avant une énième nuit que je vais passer dehors.

Cette phrase lui fait littéralement péter un câble. « Je vais porter plainte contre toi, tu me menaces, fille indigne, tu me fais pitié, barre-toi. » Elle me colle, me pousse, me suit dans les pièces de la maison en m’insultant, m’empêchant de faire mon sac, enlevant mes affaires de celui-ci. Elle conclut par ces mots : « Tu n’emporteras rien, tu vas te débrouiller toute seule, ces affaires sont à moi, je les ai payées. »

Le jour où la violence a changé de camp

Un jour de mai, lors d’une dispute similaire, j’ai craqué. Ma fatigue, ma colère, ma douleur l’ont emporté. Je me suis jetée sur elle alors qu’une énième fois, elle me barrait le passage. Le premier coup est parti, puis un deuxième ; je ne m’arrêtais plus. Ses cris, ses pleurs me ramenèrent à la raison. Je l’ai regardée une dernière fois. Elle, au sol, en larmes, les yeux vitreux, l’odeur de l’alcool présent dans la pièce. J’ai empoigné mon sac et je suis partie aussi loin que je pouvais de cette maison. Très vite, j’ai entendu les gyrophares de la police, et je savais. Je savais qu’ils me cherchaient, et que ce cauchemar était fini.

Les gendarmes me retrouvèrent vite dans mon « refuge » chez mon ancien beau-père. Ils me firent faire une déposition. J’ai dû leur expliquer la situation, ce qu’il se passait dans cette maison, ce qui m’avait menée à cet acte de violence. Un test d’alcool fut passé à ma mère, qui se révéla positif.

La sœur de Mattéo se drogue, et son addiction crée de vives tensions au sein de ma famille. Notamment sur l’attitude à adopter : comment aider ?

Gros plan sur le visage d'une fille, la tête penchée en arrière, qui souffle de la fumée par la bouche.

Les assistantes sociales sont venues me chercher directement au poste, moi et mon petit sac avec seulement quelques changes. Je fus emmenée dans un foyer. J’étais complètement perdue, je ne comprenais rien, puis j’ai fini par m’y habituer. J’ai commencé la vie active, par le biais de l’apprentissage, puis j’ai travaillé au Macdo. J’ai pris des responsabilités pour moi. Maintenant seule. Moi, et moi seule suis maître de mon avenir.

Mon départ a eu un effet déclic pour elle

Deux ans plus tard, je vais avoir 19 ans, et je me suis remise, j’ai grandi. Je sais enfin ce que je veux faire de ma vie : vivre à Bayonne et m’occuper des enfants. J’ai aussi compris que ma mère aurait eu besoin d’aide, et d’être autant comprise que moi dans son malheur. Mon départ a eu un effet déclic pour elle.

Elle s’est rendu compte qu’elle faisait n’importe quoi. Elle s’est remise sur ses jambes et a déménagé. Nos relations sont devenues plus fortes que jamais. Elle m’épaule tous les jours et me soutient, même avec la distance. Nous avons appris chacune de nos erreurs. Moi en devenant plus forte, plus mature, et indépendante. Elle, en apprenant de nouveau à sourire à la vie, en évacuant ses mauvaises fréquentations. Loin de cette violence qui la faisait souffrir tous les jours.

Éloïse, 18 ans, en formation, Bayonne

Crédit photo Pexels // CC Mart Production

Déconstruire les clichés sur l’alcoolisme

Oui, l’alcool est une drogue 

1,5 millions de Français·es sont alcooliques, mais cette maladie est perçue comme moins grave que l’addiction à d’autres drogues, comme le cannabis, qui font pourtant moins de mort. Bien que les deux mots ne soient jamais associés, l’alcoolisme est une toxicomanie.

Non, les jeunes ne boivent pas plus 

L’alcool a moins de répercussions sur l’organisme d’un·e jeune que d’un·e senior·e, et les  habitudes de consommation des 18 – 24 ans présentent moins de risques d’addiction. Les personnes de moins de 25 ans sont en effet seulement 2 % à boire tous les jours, contre 26 % chez les 65 – 75 ans.

Oui, la représentation de l’alcool est hypocrite

Dans les représentations populaires, comme la fiction, l’alcool est un symbole de fête et de tradition française. À l’inverse, un personnage qui va consommer du cannabis dans un film traduira une idée de dépendance.

 

 

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