Clément A. 15/10/2021

Créer un tremplin musical pour décloisonner ma banlieue

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Musicien amateur, Clément a bataillé pour créer un tremplin permettant à tous les passionnés comme lui de pouvoir se produire en banlieue.

Avec mon groupe, on a participé au concours Emergenza dans des salles parisiennes, en 2017. C’était fou. On a quand même été jusqu’à la finale française, au Bataclan… C’est lors de ces concerts qu’on a eu le plus de gens venu·e·s nous voir.

C’est toujours comme ça : quand je vais voir ou fais des concerts, la plupart du temps, c’est à Paris. Normal, la banlieue va à Paris, mais Paris ne vient jamais en banlieue.

Enfant de musicien·ne·s, j’ai appris à lire et à écrire la musique, à la jouer et à l’aimer au conservatoire de Vitry-sur-Seine. C’est aussi là où j’habite et où j’ai grandi. Arrivé au lycée, j’ai suivi un atelier musiques actuelles au conservatoire de Maisons-Alfort. C’est dans cet atelier que nous avons formé, avec des ami·e·s, notre groupe de rock-pop.

Sauf que, dans mon département, des salles de concert réservées aux musiques actuelles, on en trouve peu. Et elles sont souvent réservées à une programmation pro qui laisse peu de place aux amateurs·trices. Le reste, ce sont des petites structures municipales ou associatives, comme les MJC (maison des jeunes et de la culture) et les maisons de quartier. Quand on est débutant·e·s, ce n’est pas une mince affaire de trouver où faire ses premiers concerts, mais alors là… Entre les salles qui ne vous répondent pas et celles qui vous déboutent parce que vous ne rentrez pas dans les critères de programmation, ce n’est pas joyeux.

On devrait aussi applaudir de jeunes talents en banlieue

Avec mon prof de musique, on en a souvent parlé, comme quoi ce serait bien de faire des tremplins en banlieue, afin de remettre les musicien·ne·s au centre du jeu. Histoire de montrer qu’il n’y a pas qu’à Paris qu’on devrait applaudir de jeunes talents.

Grande absente des salles de spectacle de banlieue, la musique classique. Le Bondy Blog a fait le portrait d’une cheffe d’orchestre internationalement reconnue qui se bat pour changer ça : Zahia Ziouani, originaire de Pantin, et fondatrice de l’ensemble Divertimento à Stains, en Seine-Saint-Denis.


Un an après Emergenza, c’est comme ça que nous avons créé, avec une amie, l’association Trempl’Urbain 94. Quatre mois après, on lançait le premier appel à candidatures pour un tremplin version banlieusarde.

Le plus dur, c’était de tout mettre en place, de tout organiser, de prendre la mesure de l’investissement. Quand tu es jeune, tu n’as pas forcément beaucoup d’argent dans ta tirelire pour monter une asso. Sauf qu’entre l’administratif, les frais de site et de communication, les coûts propres aux salles et buvettes ou encore le prix des récompenses, il en faut de l’argent pour que ça tienne la route. Mais bon, on a quand même mis la main à la poche. Puis la famille et les copains-copines nous ont aussi aidé·e·s. Cela aurait été compliqué autrement. J’ai beaucoup de chance que mes potes soient toujours prêt·e·s à s’embarquer dans mes projets tirés par les cheveux !

Du rock, rap et R’n’B, ce n’était pas un bon bail pour eux

Nous nous sommes aussi souvent retrouvé·e·s face à des refus. Lors d’un rendez-vous avec un responsable de plusieurs salles de spectacle d’une ville du 94, celui-ci nous a dit que ce serait compliqué d’organiser quelque chose comme ça parce que « ici, c’est un peu “le petit Neuilly”. » Ce n’est pas que le projet n’intéressait pas, c’était que la ville avait une réputation qu’il ne fallait pas ternir. Des concerts avec du rock, du R’n’B ou du rap, ce n’était pas un bon bail pour eux. Je n’en suis toujours pas revenu…

Une autre fois, au téléphone avec le directeur d’une salle de spectacle assez reconnue dans le département, je me suis retrouvé face à un mépris à peine dissimulé : « On fait déjà un tremplin, vous allez nous faire de la concurrence, c’est comme un boulanger qui vendrait le pain d’un autre. » J’ai tenté de lui expliquer qu’on était une association, qu’on n’était pas là pour faire du profit, qu’il s’agissait de mettre des artistes amateurs en avant. Surtout, un tremplin départemental associatif n’empêche pas un autre tremplin, local, d’exister. Au contraire, on aurait pu proposer des initiatives communes comme on l’a fait avec d’autres salles. Rien à faire : on lui aurait fait de l’ombre.

Heureusement, certaines personnes nous ont fait confiance, avec la même envie que nous : que ça bouge dans le Val-de-Marne ! Avec la même volonté : montrer que notre banlieue regorge de musicien·ne·s talentueux·ses.

Cette première édition ne sera pas la dernière

La première édition du tremplin a donc bel et bien eu lieu de mars à juin 2019 : seize groupes, cinq salles et des partenaires et juré·e·s motivé·e·s qui ont accepté de participer à cette aventure le temps de six concerts. C’était du boulot ! Avec beaucoup plus de hauts que de bas, et pas mal de situations plutôt comiques. Je me souviens encore de ce jour de pluie, un samedi de week-end de la Pentecôte… Première demi-finale. Public : sept personnes. Et dire que la semaine d’après, on atteignait la centaine !

Tout n’était pas parfait et on a encore beaucoup à apprendre. Niveau communication avec les salles et les groupes, on essaie toujours de s’améliorer. Mais, notre petite fierté, c’est quand même d’avoir réussi à réunir une multitude de musicien.ne.s et d’acteurs·trice·s locaux·ales. Beaucoup étaient chaud·e·s pour une nouvelle année, et ça, ça fait bien plaisir.

Le manque d’infrastructures culturelles en banlieue et en campagne renforce l’écart avec les habitant·e·s des grandes villes, qui ont accès à la culture dominante. Shaïma va à Paris pour accéder à la culture exigée à l’école. Héloïse, elle, est trop élitiste par rapport à ses ami·e·s à la campagne, mais trop « populaire » par rapport aux citadin·e·s. Alors, c’est quoi la culture ?

Image coupée en deux, à gauche une personne de dos devant une bibliothèque, à droite une personne de dos devant des oeuvres d'art dans un musée.

 

Le groupe gagnant a remporté deux jours d’enregistrement en studio cette année-là ! Je n’ai jamais autant souri qu’à l’issue de la dernière étape de cette première édition. Je suis sorti grandi de cette expérience. Aujourd’hui, nous organisons la deuxième édition du tremplin dans le contexte si particulier qui nous est imposé par l’épidémie de Covid-19. On a dû se réadapter, mais avec la certitude de ne pas être tou·te·s seul·e·s derrière ce projet. Et on sait que ce ne sera pas la dernière !

 

Clément, 24 ans, en service civique, Vitry-sur-Seine

Crédit photo © Linh Ha // Trempl’Urbain

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