En coloc avec « Monsieur Deuil »
Mon petit frère est mort un lundi matin. Je ne comprenais pas vraiment ce qu’il se passait. À 11 ans, la mort n’est pas un sujet abordé à tout bout de champ. On m’a juste dit que je n’irais pas en cours. Je lui ai dit au revoir. Plutôt adieu finalement.
Mes parents étaient entourés par leurs amis pendant que j’essayais de faire le vide. Les veillés, ça ne me plaisait pas du tout. Trop de gens. Pour la plupart inconnus. Le jour de l’enterrement, tout le monde était triste. Moi, je souriais. On me prenait un peu pour une cinglée.
Mon frère est mort à cause d’un staphylocoque doré. C’est un champignon qui mange votre organisme petit à petit jusqu’à ce qu’il ne reste rien de vous. Le cancer l’avait envoyé dans le train de la mort, puis il avait attrapé ce champignon à l’hôpital. C’est pour ça que j’étais « heureuse » qu’il soit parti. Au moins, là où il était, il ne souffrait plus.
Devant mes parents et le reste de la fratrie qui me restait, j’ai fait mine que tout allait bien. Mais lorsque je me retrouvais seule face aux souvenirs et à la réalité, je m’effondrais. J’ai alors fait la rencontre de Monsieur Deuil.
J’ai personnifié le deuil au moment où j’ai compris qu’on allait faire un bout de route ensemble. C’était un moyen de mettre des mots sur mes maux. Il a squatté ma vie pour un bon moment. « Bon moment », c’est faux. Son arrivée a marqué mon départ pour une autre vie.
Tout le monde savait
Monsieur Deuil se faisait discret les premiers mois. Il ne me parlait pas tout le temps et puis j’arrivais à l’ignorer quand sa présence se ressentait. Comme je vous l’ai dit, j’avais 11 ans. J’étais donc en cinquième. Dans ma classe, tout le monde savait. Ça me gênait lorsqu’on me demandait si j’allais bien ou si j’avais pleuré. Depuis toute petite, les émotions et moi, on ne s’entendait pas super bien. C’est d’ailleurs ce qui a permis à Monsieur Deuil de mieux m’atteindre.
Maman n’arrivait plus à vivre. Papa non plus. Ma petite sœur ne comprenait pas pourquoi ils étaient fades et vides. J’essayais tant bien que mal de prendre leur place pour ne pas perturber l’enfance de mes frères et sœurs.
Les mois passaient et je sentais qu’à l’intérieur de moi une présence se faisait de plus en plus lourde. Monsieur Deuil ne se cachait plus. Par sa faute, mes bras étaient couverts de sang. J’ai commencé à me mutiler. Personne ne le savait. « C’est la honte d’être triste et puis ils sont tous déjà au bout de leur vie. Je ne vais pas en rajouter une couche avec mon mal-être », je me disais.
Un an après, Monsieur Deuil m’a conseillée de remplacer les lames par des plaquettes de Xanax et de Tramadol que je trouvais dans l’armoire à pharmacie de ma grand-mère. Le Xanax c’est un anxiolytique, grosso modo ça enlève le stress. Le Tramadol, un antidouleur qui fait partie de la famille des opioïdes. Naïve comme j’étais, je n’ai pas hésité une seule seconde. Leurs effets combinés m’emmenaient dans un tout autre monde. J’adorais la sensation. Pendant deux ans, j’ai passé mes journées à dormir. Pour le coup, Monsieur Deuil avait raison : à force de dormir, je n’avais plus le temps de me faire du mal, ni pour rien d’autre.
Vivre à la place de son frère
Au lycée, j’ai commencé à m’habiller « comme un garçon », d’après les gens. TN, ensemble Lacoste et casquette. C’était mon kiff. J’avais changé du tout au tout et personne ne comprenait pourquoi. C’était l’idée de Monsieur Deuil. Il m’avait dit qu’en me comportant comme un garçon, je vivrais la vie de mon frère à sa place. Encore une fois, je l’ai cru.
Les problèmes ont commencé quand j’ai voulu me mettre à vendre de la drogue. Encore une fois, je voyais ça comme un truc de garçon. Je me disais que mon frère l’aurait fait s’il était encore vivant. Mais ça n’a servi à rien. Il était toujours six pieds sous terre.
J’enchaînais connerie sur connerie, danger sur danger. Monsieur Deuil me faisait découvrir l’adrénaline. Un des meilleurs trucs. Vous connaissez, cette sensation quand vous avez fait une grosse bêtise mais que c’était super drôle ? L’adrénaline, c’est exactement ça. Au lieu d’aller courir me défouler, moi j’allais me battre, sauter dans la Seine et voler. Défier les règles et les lois me redonnait du pouvoir et du contrôle sur ma vie. Ça m’a valu des gardes à vue, des disputes avec mes parents et un séjour en foyer.
Mes parents, mon engrais
Je ne vous ai pas parlé des psys. Parce que je n’aimais pas y aller. Les premières séances ont débuté après le décès. Je les trouvais gênantes. La psy ne parlait que de mon frère et j’en avais marre. Partout où j’allais, on me parlait de lui. Puis j’ai changé de psy. Encore et encore, jusqu’à trouver la bonne.
C’était en 2024. Pour une fois, on ne me parlait pas de mon frère. En grandissant, d’autres problèmes s’étaient ajoutés à ma vie. Genre l’amour. La psy m’a aidée à mieux comprendre mes émotions. J’ai compris que je ressentais tout puissance 10. Ça a été d’une grande aide pour la suite de ma guérison, de comprendre ce qui « clochait » chez moi. Ses conseils ont joué un rôle de racines pour faire pousser mon arbre. Alors, après cinq séances, je ne suis plus allée la voir.
Mes parents, eux, ont eu le rôle de l’engrais pour faire accélérer le processus de guérison. Car je savais que, si un jour je venais à parler de mon mal-être, leur porte serait grande ouverte pour m’écouter.
Et au milieu de tout ça, il y a eu l’écriture, première addiction non néfaste mais bénéfique, alléluia ! J’ai écrit mes premiers textes et poèmes à la rentrée de 2023. Des histoires et des journées, des objectifs et des conseils, mes maux avec des mots.
Dire adieu une seconde fois
J’ai fait les bagages de Monsieur Deuil pour lui dire adieu après avoir écrit un poème sur lui. En réalité, j’ai écrit sur son frère, Monsieur Mort, mais ça m’a permis d’arriver à la phase finale qu’est l’acceptation. J’ai compris que mon frère ne sera plus jamais là, que j’étais incapable de le faire revenir et que me faire du mal ne changerait pas la donne.
Moi qui me sentais coupable de ressentir autre chose que de la tristesse, je suis tombée amoureuse ! J’ai repris mon rôle de grande sœur et j’ai redonné celui de parents aux propriétaires. J’ai choisi l’école comme passion et je me suis fixée un objectif : celui de devenir oncologue pour soigner les enfants atteints de cancer.
Un jour, j’écrirai un livre. Il s’appellera « Leyla ». C’est le prénom par lequel j’ai nommé mon « ancienne moi ». Ainsi, je rendrai hommage aux personnes qui n’ont pas eu la force de parler de leur chagrin. À celles qui ont tenté de se donner la mort, à ceux qui en veulent à la vie et aux colocataires de Monsieur Deuil.
Imène, 17 ans, lycéenne, Clichy-la-Garenne
Crédit Photo Pexels // CC Darina Belonogova
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Très belle œuvre très touchante et très bien écrit.
Courage Imene
Cordialement anonymous 92