Lou A. 13/02/2023

Féminicide : on l’a appris par la presse

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La marraine de Lou a été assassinée : son corps a été retrouvé après deux mois de disparition. Lou et sa famille l’ont découvert en regardant les infos.

Ma marraine a disparu en janvier 2021. La meilleure amie de ma mère. Elles se considéraient comme des sœurs, elle faisait partie de la famille. Personne ne savait où elle était. Pas même son conjoint ou ses frères. Plus de nouvelles. Ma sœur m’a montré un avis de recherche sur son téléphone. C’était bizarre, ça ne lui ressemblait pas de disparaître de la sorte. On s’est demandé pourquoi elle ne nous avait pas contactées. Mais nous n’étions pas forcément inquiètes. On n’avait pas compris que c’était vrai. On ne croyait pas que c’était vraiment arrivé.

Deux mois plus tard, on a su, on a vu. J’étais chez ma grand-mère. Il y a eu cette info, sur France 3 et sur son téléphone. « Retrouvée morte à son domicile. » Je n’ai pas pleuré. Surtout, je ne réalisais pas. Quelques instants plus tard, j’ai reçu un appel de ma mère. Elle était en pleurs. « Elle est morte, c’est fini… » Ces mots sont tristes, durs, mais aussi troublants.

Tellement de gens l’ont su avant nous

Une question m’est venue : pourquoi n’a-t-on pas été mises au courant avant ? Pourquoi l’a-t-on appris en même temps que toute la région, que la France entière ? Pour moi, ce n’est pas n’importe qui ! Elle me considérait comme sa « fille ». Elle nous a hébergées quand nous avions des soucis et me gardait dès qu’elle le pouvait quand j’étais petite… En même temps que tout le monde, à la télé, j’ai appris qu’Aurélie Vaquier, ma marraine, était morte. Plus tard, j’ai réalisé tout ça. J’ai pleuré. Seule dans ma chambre. Je n’avais plus de marraine.

On l’a retrouvée au domicile qu’elle partageait avec son conjoint, enroulée dans une bâche, sous une dalle en béton. Nous avons été très choquées qu’elle soit morte dans ces circonstances. Les policiers le savaient avant tout le monde, les journalistes ont été mis au courant. Tellement de gens l’ont su avant nous… Mais ça doit être ça, l’ordre des choses : la police passe l’info aux plus proches et aux journalistes, puis les journalistes nous l’apprennent.

Je n’en parle pas vraiment avec ma mère et ma sœur. Ce n’est pas un sujet tabou, mais ça nous fait du mal. On s’entraide, on se soutient face à cette histoire. Quand elles voient que je vais mal, elles essayent de me réconforter. Mais, en réalité, elles se réconfortent elles-mêmes. Je ne suis pas comme elles. Je ne montre jamais mes émotions, les garde en moi et les libère quand je n’en peux plus. D’ailleurs, je vois un psy, pour ce sujet, entre autres.

J’en veux à son assassin

Son conjoint a été arrêté, il nie. Je ne suis pas trop l’enquête. Elle met du temps à avancer ! Ma mère me tient au courant des nouveautés. Elle a été entendue par la police. Par contre, j’attends le procès avec impatience. J’espère pouvoir y aller. Pouvoir voir l’accusé et qu’il me voit. J’espère qu’il avouera enfin, qu’il sera emprisonné, puni en conséquence de ses actes. Je n’imagine pas que l’enquête puisse l’innocenter, mais si c’est le cas, j’espère qu’ils trouveront un autre bon suspect. En fait, qui que ce soit, j’en veux à son assassin.

Je préfère éviter de regarder les sites d’infos. Quelques fois, j’ai vu les commentaires sous les articles. Les gens sont crus ! Je me souviens qu’une personne avait fait une blague. Il rigolait sur l’affaire, sur l’acte… Les gens ne se rendent pas compte que la famille les lit. De ce que cela provoque.

Eva a été victime de violences conjugales. En décidant de porter plainte, elle a compris pourquoi certaines refusaient de le faire.

Capture d'écran d'un de nos articles : "Violence conjugale : porter plainte est aussi un combat". Sur l'image, on voit une jeune femme, au regard déterminé qui met sa main face à la caméra, tel un stop à toutes les oppressions. En bas de l'image en blanc, apparaît le titre.

Cela me paraît normal que les médias couvrent l’histoire. Ils ne font qu’exposer les faits, informer sur la dangerosité des hommes autour de chez soi. Les gens veulent savoir ce qui se passe. Je ne vois pas ça comme du voyeurisme, cela ne me blesse pas. Le fait que les journalistes en parlent, publient des photos d’elle et donnent des détails me fait dire qu’au moins, sa mort est remarquée. Au moins, cette fois, on emprisonnera un homme pour qu’il ne fasse plus de mal à d’autres femmes. Pour qu’il ne commette plus de féminicides.

Dernièrement, on a encore trouvé des indices au domicile du suspect. Et il a encore trouvé le moyen de nier. C’est ironique, quand même. Dans toutes ces affaires, les hommes suspectés nient avoir tué leurs femmes. Ma mère a arrêté de pleurer. Elle ne veut que la justice. Pour toutes les familles. Pour toutes les femmes victimes des hommes.

 Lou, 15 ans, lycéenne, Montpellier

Crédit photo Pexels // CC Darina Belonogova

 

 

En 2022, en France, 146 femmes ont été tuées par leur conjoint ou leur ex.

On a longtemps utilisé le terme « crime passionnel » quand un homme tuait sa conjointe. Aujourd’hui, on dénonce cette expression puisqu’elle justifie le geste par l’amour, et déresponsabilise son auteur.

Le mot féminicide n’est entré dans Le Robert qu’en 2015, et il ne figure toujours pas dans la loi. La justice juge ces crimes seulement comme des « homicides ».

C’est quoi un féminicide ?

Il s’agit de l’assassinat misogyne de femmes ou de jeunes filles parce qu’elles sont des femmes.

Tous les trois jours, une femme est tuée par son ex ou son partenaire. Les chiffres sont difficiles à recenser, et peu relayés.

Ce n’est qu’à partir de 2016 que les associations féministes ont commencé à décompter et relayer ces chiffres sur les réseaux. L’actuel décompte pose problème : il ne prend en compte les féminicides que dans le cadre conjugal et quand il s’agit de femmes cisgenres. L’Inter Orga Féminicides travaille en ce moment sur une méthode plus fiable.

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