Carla S 24/11/2021

Du foyer pour ado à mon studio solo

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Après des années en foyer, Carla a découvert la vie dans un appartement en semi-autonomie. Entre la solitude et les visites des éducateurs, elle a dû apprendre à gérer cette nouvelle liberté avant le grand saut vers l'indépendance.

À 16 ans déjà, j’étais dans un foyer, et je me sentais prête pour de la semi-autonomie. J’en ai parlé avec mon éducatrice référente et elle a cherché des structures. La semi-autonomie, c’est quand on habite seule dans un appartement, mais qu’on est toujours suivie par les éducateurs de l’ASE (aide sociale à l’enfance), de la PJJ (protection judiciaire de la jeunesse) ou autres. On doit les voir une fois par semaine, on est suivis par une psychologue et les éducateurs ont le droit de venir vérifier l’appartement quand ils veulent. Le ménage doit toujours être fait et on n’a pas le droit d’héberger des gens la nuit. À part ça, c’est comme un appart normal.

C’est mon éducatrice qui a fait les démarches, et ça a pris à peu près un mois. J’étais contente de l’appartement et grave fière de moi, parce que c’était mon rêve d’être une femme indépendante. Ça fait huit mois que je suis dedans.

Quand je finis ma formation, le soir, je cours vite pour être chez moi. J’aime trop y être, c’est mon monde, mon petit sanctuaire. C’est un studio, plutôt grand. À l’entrée, t’as directement la chambre. Au bout, un petit couloir avec les toilettes et la douche. Et, au milieu, la cuisine. Quand je suis arrivée, il y avait déjà des meubles, mais j’ai acheté des petites décorations. Genre des petits mots que j’ai collés aux murs ou sur des meubles et qui me mettent dans de bonnes vibes.

La solitude m’a mis une baffe

La première nuit, ça s’est mal passé. Parce que quand tu fais de 13 à 16 ans dans des foyers avec plus de dix – parfois seize ou dix-sept – jeunes avec toi, quand tu te retrouves seule… Je me suis dit : « Il y a quelques heures, j’habitais encore avec beaucoup de personnes et, là, je suis seule. Quand je rentre, je dois me faire à manger, tout ça… » J’ai commencé à réfléchir à tout ça et je n’ai pas dormi. C’était de l’excitation, de l’adrénaline, j’avais hâte et en même temps j’avais peur.

J’ai pas eu de galères niveau courses, je savais déjà faire à manger et gérer mon budget. La vie quotidienne ça allait, je faisais ma petite vie. Mais quand t’arrives chez toi à 18 heures et que tu dois te faire à manger, t’as la flemme. La flemme te rattrape beaucoup trop vite quand t’habites seule. Genre la vaisselle !

Et la solitude m’a rattrapée trop vite. Je ne m’y attendais pas, elle m’a mis une baffe. Maintenant j’aime ça, mais avant j’en avais horreur. Quand t’as des problèmes, tu le ressens encore plus. Dans ces moments-là, tu te dis : « Merde, j’ai soi-disant plein de copines, mais là je suis seule quoi. »

Les éducateurs débarquent sans prévenir

Les éducateurs venaient tout le temps, comme par hasard quand j’avais des gens chez moi. Quand j’étais toute seule, ils ne venaient jamais. Mais les voisins, c’est les yeux et les oreilles des éducateurs, ils savent que l’appartement loge des jeunes de l’ASE. Du coup, dès qu’ils voient quelqu’un, ils leur balancent.

Un jour, j’étais en train de faire mon ménage, la musique à fond, et mon copain chez moi. J’ai dû le cacher dans mes affaires sales pendant que je passais la serpillière. L’éducateur est resté une bonne quinzaine de minutes, il a commencé à s’enjailler sur la musique, c’était n’importe quoi. Dans ma structure, il y a toujours trois clés. Une qu’ils donnent aux jeunes et deux qu’ils gardent. Du coup, ils débarquent comme ils veulent et ne préviennent pas à l’avance.

Assez mature pour gérer ce genre de situations

Avec mes copines, on ne m’a jamais pris. Ils ne les ont jamais calculées. Mais dès que j’avais mon mec ou un pote, il y avait des problèmes. L’image qu’ils avaient de moi, j’ai l’impression, c’était que, comme j’étais la plus petite de la structure, il fallait faire attention à moi par rapport aux mecs. Certains mecs de la structure m’avaient parlé, mais moi je n’étais pas intéressée. Je déteste qu’on soit sur mon dos. Parfois, j’étais saoulée et en colère : j’avais 16 ans, mais j’étais assez mature pour mon âge. Ce genre de situations, je pouvais les gérer moi-même. Puis, c’est ma vie personnelle, ça ne concerne pas les éducateurs. Je trouve que, dans cette structure, il n’y avait pas de vie intime.

Mais il n’y a pas de quoi s’énerver. Quand je venais à peine d’avoir mon appartement, je me suis dit : « C’est comme ça que ça se passe, je dois accepter c’est tout. » Les gens que j’invitais chez moi étaient grave gênés quand mes éducateurs débarquaient, comme si c’était des parents.

Un verre qui me plaît : je vais l’acheter

Dans mon appartement de maintenant, je ne ramène pas n’importe qui. Avant, je me disais : « Tant que je connais cette personne, je peux la ramener chez moi. » Mais, chez toi, c’est ton intimité, donc maintenant je fais plus attention. Je suis plus souvent seule aussi.

Solène a multiplié les jobs étudiants pour être enfin indépendante. Au risque de sacrifier ses études.

Une jeune fille masquée travaille sur le comptoir d'un bar, un homme en arrière plan fait pareil.

Aujourd’hui, comme je suis majeure, j’ai tous les avantages de vivre seule. Je vois plus rarement mes éducateurs, je peux inviter qui je veux à n’importe quelle heure… Il n’y a pas une journée sans que je ne m’achète une déco. Je vois un verre qui me plaît, je vais l’acheter. Je suis pire que les mamans qui vont au marché. Je fais vraiment ma vie, sauf que c’est les éducs qui paient.

Carla, 19 ans, en formation, Saint-Denis

Crédit photo Unsplash // CC Annie Spratt

L’autonomisation des jeunes

Les jeunes quittent le domicile familial plus tard

La durée des études supérieures augmente depuis plusieurs décennies, donc l’arrivée sur le marché du travail recule. Les emplois sont de plus en plus précaires, et les logements de plus en plus chers : les jeunes sont donc moins autonomes.

La société évolue… mais pas l’ASE

Malgré ces données connues de tous, le temps de prise en charge de l’Aide sociale à l’enfance reste le même : jusqu’aux 18 ans du ou de la jeune. L’autonomie des jeunes bénéficiaires de l’ASE est un enjeu primordial, puisque ces enfants ne seront pas aidé·e·s par leurs familles.

Les réponses existent, mais ne suffisent pas

L’ASE propose des solutions pour aider les jeunes dans leur autonomie, comme le logement dont bénéficie Carla. Malgré tout, un quart des personnes sans domicile fixe sont des jeunes que l’ASE a arrêté de prendre en charge. Le gouvernement a annoncé vouloir étendre l’âge de prise en charge à 21 ans… mais pour l’instant, ce n’est qu’un projet !

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