Sahra N. 14/03/2025

« Oublier leurs mains sur mon corps »

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Entre 5 et 12 ans, Sahra a subi plusieurs agressions sexuelles. Dans son entourage amical et familial, dans une famille d’accueil, dans un club ado. Elle a parlé une fois. L'affaire a été classée sans suite.

5 ans. À cet âge-là, on joue au ballon, à la Barbie, à chat. On ne joue pas à découvrir le corps d’une petite innocente durant un cache-cache. Qui aurait cru que mon premier agresseur serait un enfant de quelques années de plus que moi ? Pas moi en tout cas. Ça a été le début de ma descente en enfer. Mon corps ne m’a plus appartenu. J’écris à quelque mois de mes 18 ans. Peut-être qu’il faut en parler pour se sentir libérée, qui sait ?

Je suis retirée de ma mère à l’âge de 5 ans. Je suis baladée de gauche à droite dans des foyers. Au bout de quelques mois, une famille nous recueille, mon frère et moi. Dans cette famille, il y a deux jumeaux, les aînés. Dont Nathan.

Nathan, du haut de ses 18 ans, réussit à me faire croire qu’il est fou amoureux de moi pour pouvoir passer ses mains sur mon corps. Il appelait ça de l’amour. Moi maintenant, j’appelle ça une violation de mon intimité, de mes 5 ans à mes 7 ans. Il n’y a pas un jour où je ne sens pas ses mains sur mon corps en train de découvrir toutes mes courbures de petite fille. Tout a commencé à cause d’un foutu chargeur de DS. Si seulement j’avais su. Je ne l‘aurais pas accompagné le récupérer dans sa chambre.

Un jour, j’en parle à mon éducateur. Je vois ses yeux s’écarquiller. Il en a parle directement à ma mère. La tristesse s’installe sur le visage de ma douce maman. Elle me prend dans ses bras et me promet qu’elle va tout faire pour me sortir de mon enfer. Puis il y a un jugement. C’est ma parole contre la leur. La famille d’accueil ne me croit pas… L’affaire est classée sans suite. Je retourne chez ma mère.

J’ai tout fait pour ne plus y penser. J’ai continué à vivre comme si rien ne s’était passé. J’étais jeune. Je me disais qu’en grandissant, tout ça allait être derrière moi. Mais quand on pense que c’est fini, ça repart de plus belle.

Sa main sous mon pantalon

J’ai 8 ans. Avec ma mère et mon frère, on part chez mon père à Marseille pour les vacances de décembre. Là-bas, je rencontre une amie de mon père. Elle a trois fils : l’aîné Benoît, le cadet Nicolas et le benjamin Kevin. Par la suite, je retourne souvent chez mon père, avec mon frère. Sans ma mère.

Un soir, j’ai 9-10 ans, on fait un « 34 vues » – c’est comme un cache-cache – dans la cour de la résidence. Je me cache derrière un bâtiment. Benoît reste un long moment avec moi. On se met à parler de tout et n’importe quoi. Il me demande : « T’as déjà embrassé un mec toi ? » Je réponds que non. « Je peux être ton premier bisou si tu veux. » Je sors de ma cachette et je rejoins mon grand frère. Je suis choquée et bouche bée qu’on me pose ce genre de question.

Une nuit, Benoît vient s’asseoir à côté de moi. Je suis en train de dormir. Il rentre sa main sous mon pantalon. Pendant qu’elle se pavane sur mon fessier, je me réveille et je commence à bouger dans tous les sens. Il ne s’arrête pas. Ça a été comme ça toutes les autres nuits qui ont suivies.

La fin des vacances arrive. Je rentre à Paris. La fin de mon enfer. C’est bizarre. Je me sens sale. Un truc s’est brisé en moi. Comme la première fois, je décide de ne plus y penser. Je fais comme si ça ne s’était jamais passé.

« Pas encore ! »

J’aurais aimé dire qu’après Benoît, plus personne n’a abusé de moi, mais à 12 ans je rencontre un nouvel animateur au club ado. C’est un centre de loisirs pour les 11-14 ans. Il a sept ans de plus que moi. Je le vois comme un grand frère.

D’autres animateurs remarquent qu’il a des gestes déplacés. Je fais l’aveugle. Je dis que je trouve ça normal parce qu’il me considère comme sa petite sœur. « Non mais ma chérie, réveille-toi ! » C’est ce que j’aurais dû me dire avant qu’il ne tente quoi que ce soit.

L’école reprend. Il m’envoie un message pour qu’on se voie. J’accepte. Je ne vois absolument rien de bizarre. Il m’emmène vers une allée derrière un Pôle emploi. Là, je trouve ça bizarre. Je commence à paniquer. Toutes les scènes du passé défilent dans ma tête. « Dieu, je t’en supplie, pas encore ! » Dieu n’a pas entendu ma prière.

« Je sais que tu veux m’embrasser. Je le vois dans tes yeux. » J’ai à peine le temps de lui dire qu’il se trompe que je me sens expulsée sur le mur. Je sens son souffle chaud sur mon visage. Il lève ma jambe. Il se met à m’embrasser. J’essaie de le repousser mais en vain. J’arrête de me débattre. Je me sens impuissante.

Au bout de cinq minutes de calvaire, mon téléphone se met à sonner. Sauvée par le gong. C’est ma copine. Elle a besoin de moi. J’ai une bonne excuse pour partir. Il me dit sur un ton ferme « on redevient frère et sœur », et il disparait. 

Un jouet sexuel

Je rentre chez moi en pleurs. Je fonce directement sous la douche, pour nettoyer ses mains sales. J’ai beau frotter comme une folle, je me sens toujours aussi sale. Toutes les scènes du passé reviennent. Je me dis que c’était tout ce que je mérite. Peut-être que les gens me voient comme un jouet sexuel. Je me demande si c’est de ma faute.

Après ça, j’ai perdu toute joie de vivre. J’ai fini par faire une dépression. Je suis devenue folle, complètement folle. Je ne mangeais plus. Je ne me nourrissais que de médocs. Ce n’était pas pour me droguer. C’était pour oublier leurs mains sur mon corps sans autorisation.  

Maintenant, je ne supporte plus les mains d’un homme sur mon corps. Quand on vient me faire une accolade ou poser son bras sur mon épaule, ça me dérange. Je me trimballe avec mes cicatrices.

Sahra, 17 ans, lycéenne, Ermont

Crédit photo Unsplash // CC Denis Schmidt

 

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