Nathan D. 20/05/2022

Au nord, c’était les corons et le RC Lens

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Nathan est un fan inconditionnel du RC Lens. Pour lui, c’est bien plus qu’un club de foot : c’est son identité, son héritage familial.

Depuis tout petit, j’ai le « virus du RC Lens » ! C’est une maladie contagieuse dont on ne guérit pas, une fois que l’on a été piqué. C’est mon père qui m’a transmis cette passion pour les Sang et Or en m’emmenant au stade Bollaert, comme son père l’avait fait pour lui. À l’époque, je n’étais qu’un enfant.

Je ne me souviens pas de l’adversaire du Racing ou du score final mais une image est restée gravée dans ma tête : celle des supporters de la tribune Marek, véritable cœur du stade. Ils agitaient leurs drapeaux aux couleurs du club en chantant à pleins poumons.

Le début d’une longue histoire

C’est comme ça qu’a commencé mon histoire d’amour avec le Racing. Depuis, avec mon père, on a toujours le même rituel d’avant-match : une écharpe rouge et jaune autour du cou en guise d’étendard et un maillot des saisons antérieures datant de la fin des années 90 – début 2000. C’était l’époque des grands exploits européens, une époque que je n’ai pas connue.

Parce que, pour ma génération, il y a encore quelques années, le Racing stagnait en deuxième division pendant que le grand rival du Nord, Lille (LOSC), jouait les premiers rôles. Dans la famille, cela ne nous a pas empêchés de suivre tous les matchs. Et cela peu importe l’adversaire, la place dans le classement ou la température qu’il faisait à l’extérieur.

Bollaert, l’antre des Sang et Or

Quand Lens joue à domicile, on prend la voiture pour aller au stade. On traverse les cités de corons avant de rejoindre les amis de mon père au bar situé à seulement quelques mètres de Bollaert. Ça discute du quotidien, de la semaine de travail écoulée, avant de débattre des choix du coach et de la composition d’équipe pour le match du jour.

Quelques minutes avant le coup d’envoi, on entre dans l’arène d’environ 38 000 places. Chaque match est pour moi l’occasion de vibrer, chanter, oublier mes soucis du quotidien pendant 90 minutes. J’ai l’impression que c’est la même chose pour tous les supporters lensois répartis dans les quatre tribunes, qui chantent à l’unisson. Et, depuis deux saisons, on a de quoi être fiers : le club est remonté en Ligue 1 et tutoie même les sommets du football français, en déployant un jeu flamboyant.

Lens–Lille, le derby que tout le Nord attend

S’il y a bien deux dates que n’importe quel supporter des Sang et Or coche chaque saison dans son calendrier, ce sont celles des matchs opposant le RC Lens à Lille. Le 18 septembre 2021 se déroulait la première manche de ce derby du Nord. Avant le match, le Racing restait sur une décennie sans aucune victoire face au rival lillois.

J’avais déjà été de nombreuses fois au stade, mais aucune autre ambiance n’est comparable à celle d’un derby du Nord. Ce jour-là, j’étais surexcité. Poussés par un public en feu, les Lensois ont vaincu le LOSC sur le score de 1 à 0. C’était sans doute le plus beau jour de ma vie.

Pour moi, c’était comme un symbole, celui d’une renaissance du bassin minier souvent moqué par les Lillois. Enfin, le club populaire des houillères battait le club de la capitale de la région, plus bourgeoise. Et bien sûr, pour moi, ça a été l’occasion de me venger des moqueries des rares supporters lillois de ma classe.

La mine, et les Polonais

Autre symbole important : le seul but de la rencontre a été inscrit par Przemyslaw Frankowski, un joueur polonais. Car le RC Lens, c’est le club des mines du Nord, qui ont toutes fermées depuis quelques décennies. Cet héritage minier subsiste toujours au stade Bollaert, à travers la ferveur des supporters qui, pour beaucoup, sont des descendants de mineurs, souvent polonais. C’est justement mon cas. Mon arrière-grand-père a immigré de sa Pologne natale pour travailler dans les mines. Elles ont fini par le tuer, silicosé à petit feu.

Dans ma famille, mes deux grands-pères sont les derniers à avoir connu l’enfer du fond. À l’époque, pour les mineurs, le football et le RC Lens étaient une échappatoire à leur quotidien dans les entrailles de la terre. Que ce soit dans les tribunes ou sur le terrain : les joueurs étaient majoritairement des mineurs la semaine qui enfilaient les crampons le week-end. Alors que ce soit un joueur d’origine polonaise qui nous fasse remporter le derby, c’était juste beau.

Évidemment, je m’intéresse énormément aux jeux des joueurs du club et à ceux de ses concurrents. Trop, aux goûts de certains. Les résultats du club influent sur mon humeur de la semaine.

Maeva en a ras-le-bol des discours méprisants sur les classes populaires et la « France profonde » ! Alors elle décrit d’où elle vient.

Miniature de l'article "Je suis une enfant de la "France profonde" ! "

Mais ce qui compte le plus pour moi, quand je vais au stade, c’est chanter avec mon père Les Corons de Pierre Bachelet à chaque mi-temps. Un chant en hommage au territoire, aux luttes et aux mineurs morts au fond. C’est l’occasion pour moi de ne jamais oublier les 1 099 morts de la catastrophe de Courrières, l’occasion de penser à mes ancêtres et aux valeurs du Racing : ambition, humilité, travail, fidélité et solidarité.

« Car c’est avec eux que j’ai compris. Au Nord, c’était les Corons, la terre c’était le charbon, le ciel c’était l’horizon, les hommes des mineurs de fond. »

Nathan, 16 ans, lycéen, Hénin-Beaumont

Crédit photo Giåm // CC Wikimedia Commons

 

De la lutte des classes à la lutte des clubs

Si le RC Lens est toujours le « club des Gueules noires », ce n’est pas le seul à faire vivre l’histoire ouvrière de sa ville. À Liverpool, ville portuaire marquée par la désindustrialisation, les Reds sont entrés dans la légende sous la houlette de Bill Shankly. Le coach, mineur à 14 ans avant d’être footballeur, était connu pour sa fibre sociale. Pour lui, la vie du club est synonyme d’identité et d’esprit collectif.

Si le foot a toujours été un sport populaire, les patrons l’ont utilisé pour servir leurs propres intérêts. Il permet aux ouvriers de devenir « des hommes énergiques ayant l’ambition honorable d’améliorer leur situation et celle de leur famille, c’est‑à‑dire de produire plus », indiquait le bulletin des usines Renault en 1919.

Ainsi, l’association sportive de Saint-Étienne réunissait les employés de Casino, le club de Sochaux ceux de Peugeot, et celui de Eindhoven les ouvriers de Philips, aux Pays-Bas. Une « Histoire populaire du football » que s’est attaché à décrire le journaliste Michaël Correia en 2018.

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