Majed C. 08/09/2021

Telegram, c’est le Netflix de la violence

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Majed scrolle sur Telegram des vidéos de meurtres et de suicides. Sa famille trouve ça étrange, ses amis parfois horrible, lui s’est habitué à cette mise en scène de la violence.

Telegram, c’est un réseau social qui regroupe des millions de vidéos choquantes, non censurées et jamais ban [interdits]. J’ai téléchargé l’application il y a un an parce qu’un pote m’a raconté que, grâce à ça, il arrivait à voir des vidéos de meurtres, de suicides, de viols, des vidéos réservées aux + de 18 ans, vraiment tout.

Au début, je ne l’ai pas cru, je me suis dit, il ment, ce n’est pas possible, je ne vais rien trouver. Des vidéos comme ça ne peuvent pas être accessibles aussi facilement. Mais j’ai été curieux et attiré. Comme c’était connu et gratuit, je me sentais tranquille. Ça m’intriguait de voir ces vidéos de tueurs, de suicides et de combats, directement sur les réseaux sociaux.

Numerama a récemment investi Telegram à la recherche de ces vidéos. Revenge porn, pédopornographie, meurtres : rien n’est modéré. La raison ? La plupart des groupes sont « privés », bien qu’ils comptent des milliers de membres.

 

Une fois l’appli téléchargée, j’ai demandé à mon pote de me partager les liens des groupes qu’il suivait. Il m’a invité et je me suis mis à suivre des canaux. Une fois qu’on a rejoint le groupe, on peut tout voir, on a accès à tout le fil. Je me suis mis à scroller et, là, j’ai capté que mon pote ne mentait vraiment pas.

On voit tout : les impacts de balle, le sang…

Je pourrais vous en citer des milliers. Je suis tombé sur la vidéo d’un mec au-dessus d’un pylône électrique qui se prend une décharge, s’enflamme et dégringole. L’image est floue et prise de loin, mais je suis quasi sûr que le mec est mort. Il y a aussi une vidéo où on voit un mec qui se fait kidnapper et, ensuite, il est amené dans les bois et se fait démembrer à la hache.

Sur une autre encore, il y a un mec qui se fait trancher la tête par une hélice d’hélicoptère. Là encore, c’est un peu flou, mais il y a une flèche noire qui indique où regarder et on voit clairement du sang qui gicle de sa cervelle. Sur une autre, on voit un mec allongé en train de dormir tranquillement et il se fait réveiller par trois balles dans la tête. Là aussi, on voit tout : les impacts de balle dans son corps, le sang et tout.

Entre tout ça, il y a aussi des vidéos de bagarres. Ça se prend des KO secs ! Il y a des vidéos de cul avec des meufs à poil ou très très jeunes qui font des trucs sales, c’est vraiment chaud. Il y a aussi des vidéos drôles ou gores genre une fille qui boit dans la cuvette des toilettes ou un mec qui se met à poil au lieu de se battre. C’est un bordel ces groupes !

Sans le son ou avec le son, ce n’est vraiment pas pareil. Les musiques qu’ils mettent, ça permet vraiment de vivre le truc. On entend les coups de feu ou le bruit de la lame d’un couteau qui rentre dans un corps. La plupart du temps, je les regarde avec le son, que ce soit chez moi tout seul ou dehors avec mes potes.

L’attirance pour ce qui est interdit

Pour m’abonner à d’autres comptes, j’ai trouvé deux techniques. Soit, quand une vidéo me plaît, je clique sur le pseudo du mec qui l’a postée et, là, ça me renvoie vers d’autres groupes. Il m’arrive aussi parfois de chercher sur Google de nouveaux comptes à suivre.

Comme les liens attirent les liens, je m’abonne petit à petit à tout ce qui m’intéresse : les meurtres et les suicides. Je suis attiré par ça, je n’arrive pas à l’expliquer. C’est une sensation bizarre, j’ai de l’adrénaline, je me mets à gigoter de partout. Je pense que c’est parce qu’on n’a pas l’habitude de voir ce genre de vidéos que ça m’intéresse autant. C’est l’attirance pour ce qui est interdit.

À quatorze devant une vidéo de meurtre

Mes parents et les oncles de ma famille me trouvent un peu chelou quand je leur en parle ou que je leur montre. Ils me disent : « Comment tu peux regarder ça ? C’est dégueulasse, ça peut causer des traumatismes ! » Je leur réponds que, quand on est habitués, on s’en fout. Je regarde ça dès le matin quand je me réveille. Ça ne me choque pas, ça me fait plus marrer qu’autre chose.

La modération sur les réseaux est encore loin d’être optimale. À seulement 13 ans, Amira s’est retrouvée, sur Twitter, face à une vidéo d’une extrême violence. Un souvenir traumatisant.

Avec mes potes, c’est vraiment devenu un loisir, un passe-temps. Des fois, on se retrouve à côté de chez moi, vers Crimée, dans un bâtiment, on s’installe, on se pose, on parle et après, je sors mon tel et je leur montre Telegram. Genre, on peut être à quatorze en train de regarder des vidéos de bastons et de meurtres. On se tape pas mal de barres. Mes potes trouvent ça parfois horrible… et je finis par regarder tout seul.

 

Majed, 17 ans, en formation, Paris

Crédit photo Unsplash // CC Dev Asangbam

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