Maksim W. 14/11/2022

L’Ukraine, mon pays en guerre

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Maksim est franco-ukrainien. Quand la guerre a éclaté, il était sur place. Loin des bombes et des Russes, mais sous le choc, avec ses proches.

« Maksim, c’est la guerre ! » Ce matin du 24 février 2022, je dormais tranquillement. J’étais allé voir ma famille à Tchernivtsi (ça se prononce Tchernivti) pour les vacances, dans le sud-ouest de l’Ukraine, près de la frontière roumaine. Toute ma famille est ukrainienne, je suis le seul à être né en France. J’ai la double nationalité, j’y suis allé plusieurs fois. En bus, ça prend deux jours. En voiture, 24 heures.

Ma mère est venue me réveiller. Elle était calme. Sur le coup, je n’ai rien compris. C’était la guerre en Ukraine, et j’y étais. Ça veut dire quoi « c’est la guerre » ? D’habitude, je prends mon temps pour me préparer le matin. Mais là, je suis directement allé dans le salon. Tout le monde regardait la télé. On voyait les images des bombardements à Kiev. De temps en temps, des images de morts sous les draps blancs. Ce sont des choses très peu communes.

Kiev, c’est loin

J’étais choqué par ce que je voyais. Je n’arrivais pas me dire que cela se passait dans le pays où j’étais, à quelques centaines de kilomètres. À côté, même si on n’est pas vraiment à côté. Je comprends l’ukrainien. Les journalistes parlaient vite, ils étaient stressés. Ils disaient que le pays était bombardé, ils listaient tous les problèmes. Ils ont parlé aussi des autres États en détresse, du soutien apporté par l’ONU, je crois. C’était un peu vague, parce que je me réveillais à peine. Les images ne cachaient rien. Tous ces bâtiments en ruines… Comme si, tout d’un coup, il y avait un grand trou dans mon lycée !

Ma famille était choquée. Ce jour-là, nous sommes allés à un repas de famille à cinq minutes. On n’était pas inquiets de sortir. Il n’y avait pas de bombes vers chez nous. Comme on vit près d’une frontière européenne, cela rassurait tout le monde. On n’était pas sûrs, mais on se disait que les Russes n’attaqueraient pas jusque-là. Je ne réalisais pas vraiment, je crois. C’était la guerre à Kiev, mais Kiev, c’est loin. Même si à partir de ce moment-là, on était toujours sur nos gardes.

Des bombes et des balades à vélo

On a commencé à entendre des sirènes tous les soirs à la même heure. C’est comme ces sirènes qu’on entend parfois en ville, mais en beaucoup plus fort. La première fois, c’était le choc ! Des barrages se sont installés, les armes étaient de sortie. Au bout de deux ou trois jours, on a commencé à faire des tours en vélo avec mon cousin. C’est bizarre, la guerre. Ça bombarde ailleurs, et nous on faisait des tours en vélo ! On était tout le temps ensemble. Quand on entendait les alarmes, on sortait voir. C’était étrange à vivre. Mon cousin restait tranquille. Moi, je rigolais.

Je prenais tout ça à la légère. Je me disais : « C’est comme ça. » Je n’étais pas conscient de ce qu’il passait. J’étais dissocié, car ce sont des choses qui n’arrivent pas souvent dans une vie, voire jamais. Des amis d’enfance et du lycée ont commencé à m’envoyer des messages. Quand je leur disais que j’étais en Ukraine, certains ne me croyaient pas, ou alors ils me disaient : « C’est chaud, fais attention. »

Avant d’y aller, on savait qu’il y avait des tensions. Dans ma famille, j’entendais souvent que la Russie veut toujours dominer, qu’ils cherchent la confrontation. Mais on n’imaginait pas que cela éclaterait comme ça ! On pensait que les Russes allaient conquérir la capitale. En fait, non. Ils ont attaqué des petites villes.

Des files d’attente interminables

Sur le moment, on n’a pas eu envie de rentrer en France. On s’est dit : si ça se rapproche, on partira en pleine nuit. J’ai commencé à voir des changements liés à la guerre. L’essence a augmenté. On habitait en face d’une station essence. Il y avait une énorme queue, on disait qu’il fallait plus de trois heures pour y accéder. Pour passer la frontière, il fallait attendre deux jours, les voitures s’étalaient sur plus de 10 kilomètres !

Les gens ont commencé à se préparer à la guerre. J’en ai vu qui préparaient des bunkers dans leur sous-sol, leur garage. Ils ramenaient à manger, des conserves, des armes. Ils aménageaient des espaces pour y vivre. Il y en avait un sous le terrain de notre résidence. Au cas où.

À partir de 18 ans, toute personne ayant la nationalité ukrainienne pouvait obtenir une arme pour « défendre son pays ». Personne dans ma famille ne l’a fait, mais des amis à eux oui. Si j’avais été majeur, je ne pense pas que je me serais armé. J’aurai été dangereux : je ne sais pas utiliser une arme !

On a accueilli des gens de notre famille venant d’une ville qui subissait des bombardements. Ils sont restés chez nous, ils étaient choqués. Nous, on continuait à vivre au jour le jour.

Passer la frontière à pied

À la fin des vacances, au moment de retourner en France, les frontières étaient encore plus pleines. On est donc partis un jour avant notre vol qui partait de Roumanie. Notre famille nous a déposés à proximité de la frontière. Comme on allait la franchir à pied, on pouvait esquiver l’immense file de voitures. Nous avons attendu dehors au moins trois heures. Il faisait très froid, 4 ou 5 degrés, peut-être moins. On ne pouvait pas s’asseoir une seconde. On était amassés, par groupes de 50, dans un espace super petit. C’était horrible. Les gens s’impatientaient, ça poussait. Chacun parlait avec ses proches. Dans les regards, on voyait que les gens voulaient quitter le pays. Qu’ils cherchaient à être en sécurité.

Les douaniers, ils pensaient que j’étais ukrainien. Je risquais de devoir rester pour me battre, mais comme j’avais des papiers français, ils n’ont rien dit. Je savais que j’allais passer. Tu imagines s’ils avaient refusé !

Une fois la frontière franchie, c’était une dinguerie. Plein de camions de pompiers roumains nous attendaient. Beaucoup de monde proposait de l’eau, à manger. On avait un contact pour se loger. Un camion de pompiers nous a déposés. On est allés dans une association. Ils avaient aménagé un espace pour accueillir les gens, manger. Ils nous ont mis en lien avec une famille, qui est venue nous chercher. On a dormi chez eux. Ils étaient super sympas. Un couple avec trois enfants, très chaleureux. On a dormi, puis ils nous ont amenés à l’aéroport. Le lendemain, nous avons pu prendre l’avion pour la France. Mes parents étaient soulagés.

Français et Ukrainien, pas Russe

Aujourd’hui, j’arrive à aborder le sujet sans souci, je me sens bien. Avec mes proches, nous avons cessé d’en parler en permanence. Juste de temps en temps. On est en contact.

Je ne me sens pas traumatisé. Les membres de ma famille sont en sécurité. Mais sans l’être vraiment : chez eux, il n’y a pas de bombardements ou de combats, mais à tout moment ça peut « partir ». C’est fou de se dire que son pays d’origine, que l’on fréquente depuis petit, est en guerre, que les villes sont détruites. La différence entre un pays en guerre et un pays en paix, c’est l’atmosphère.

Après l’horreur de la guerre en Syrie et l’exil en France, Owes doit vivre avec un lourd passé.

Capture d'écran de l'article "En Syrie, je m'étais habitué à la guerre" publié sur le site de la ZEP le 28 octobre 2021. Photographie d'un jeune homme assis en tailleur sur le sol, dans la rue, face à une télévision à l'écran noir.

On ne sait pas de quoi est fait demain, mais je n’ai pas peur. L’Ukraine restera l’Ukraine, de par sa force, sa résistance. J’ai du mal à l’imaginer, mais si l’Ukraine devient russe je ne saurais pas quoi penser. En tout cas, je ne me sentirais pas russe ! Moi, je me sens Français et Ukrainien. Parfois, je me dis que je pourrais aller défendre ce pays.

Maksim, 16 ans, lycéen, Montpellier

Crédit photo Hans Lucas // © Jean-Baptiste Premat – Le 4 avril 2022, au poste-frontière de Sighetu Marmatiei en Roumanie, les réfugié·es ukrainien·nes arrivent tandis que d’autres rentrent en Ukraine.

 

 

Huit mois de guerre en Ukraine

Il est impossible de savoir combien ce conflit a fait de victimes, mais les derniers chiffres fiables évoquent au moins 6 000 mort·es et 8 000 blessé·es parmi les civil·es. Dans l’est du pays, des villes entières ont été décimées lors des offensives russes : meurtres, explosions, viols, torture…

Cet hiver, les conditions de vie vont être encore plus rudes pour les Ukrainien·nes, puisque la Russie a bombardé plusieurs centrales nucléaires et que l’électricité est coupée dans plus d’un million de foyers. Sans chauffage, dans un pays dans lequel les températures chutent à -15°C, beaucoup de civil·es risquent de mourir de froid.

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