Un monstre dans la cuisine
« T’en as de la chance de pouvoir manger ce que tu veux sans grossir ! », me lancent mes amis avec un sourire envieux. « Sacrée gourmande, va ! », s’exclament mes sœurs pour me taquiner lors d’un dîner.
Ils voient mon corps comme un privilège, je le vis comme une prison.
Chez nous, on ne parle pas des tempêtes intérieures. On partage de délicieux repas préparés par ma mère, pendant lesquels je fais semblant d’apprécier chaque bouchée. Sans avouer que ces plats préparés avec amour sont les armes de mon autodestruction.
Quand je suis allongée dans mon lit, seule face au clic-clac de l’horloge, ils recommencent. Ces chuchotements bruyants, alimentés par des déclencheurs invisibles : le souvenir d’un regard, d’une blague de mes amies sur mon poids, de l’image que je dois tenir. C’est un bruit de fond qui résonne dans mon crâne, la détresse intérieure qui m’empêche de rester immobile.
Sans même m’en rendre compte, je suis debout devant la cuisine. Je n’ai pas faim, j’ai mangé il y a quelques heures un merveilleux tajine au citron dont ma mère tient le secret. Pourtant, à cet instant, je sais que je vais manger. Pas pour me régaler, mais pour m’assommer vite et fort.
Le placard s’ouvre. Le réfrigérateur s’allume. Le paquet de chips se déchire. La cuillère tape au fond du pot de pâte à tartiner presque vide, que j’ai entamé la veille.
Le sucré appelle le salé, le mou appelle le dur, le sain appelle le gras. Tout s’enchaîne sans aucune logique, peu importe ce que c’est. Restes du plat du midi, fromage, céréales, tout y passe. Les notions de temps et de mesure n’existent plus.
Le poids de la culpabilité
Je ne cherche pas de goût, mais un impact. Je veux que mes sens soient tellement occupés à broyer, mastiquer, digérer, avaler, qu’ils oublient de m’envoyer des pensées.
Je mange debout comme si je devais me rendre quelque part au plus vite. Mais derrière la porte de la salle à manger, personne ne m’attend.
Je repense à cet homme qui m’a tendu la main. Face à sa bienveillance, je n’ai ressenti que de la panique, comme s’il entrait par effraction dans mon sanctuaire de honte. Je me revois lui mentir, lui dire d’un ton sec que tout va bien, le repousser pour qu’il s’en aille.
Alors je reste à mes paquets. Toute mon anxiété s’incarne enfin, devient une douleur concrète que je ressens dans mes tripes. L’estomac plein, le ventre saturé, je trouve enfin une forme de silence.
Je me sens légère, mais dans quelques instants je serai lourde de culpabilité. De celle qui déforme chaque miroir, face auquel je me sens trop volumineuse. Alors je rase les murs dans l’espoir de prendre le moins de place possible.
Et le regret arrive, violent. Le dernier morceau change de texture : il est visqueux, dur à mâcher, pire à avaler. La tempête dans mon crâne se dissipe, remplacée par une vague de dégoût qui remonte jusqu’au gosier.
Je regarde les emballages vides autour de moi, les couverts sales étalés sur le plan de travail, les miettes qui frottent sous mes chaussettes sales. D’un coup, les voix reviennent. Elles me murmurent que j’ai échoué. Je reste là, le cœur lourd, l’estomac serré, à attendre une fois de plus que ma gorge se détende pour respirer.
Experte en camouflage
Il faut que j’agisse avant que quelqu’un ne rentre. Je nettoie mécaniquement la vaisselle, enterre les preuves au fond de la poubelle comme pour faire disparaître l’angoisse avec.
Je deviens une experte en camouflage. Je dois racheter en cachette ce que j’ai liquidé, ou bien rester évasive quand ma mère s’étonne devant un paquet presque vide.
Je baisse les yeux, je hausse les épaules d’un air innocent, j’invente un oubli. Je mens par réflexe, pour qu’elle ne voit pas le monstre qui grandit dans la cuisine lorsqu’elle dort à côté.
Le reste du temps, je retourne en cours, je sors avec mes amis, je fais le pitre avec mes sœurs, mais je ne suis plus vraiment là. Je porte mon corps comme un fardeau, avec la peur irrationnelle que mon regard trahisse mes regrets.
Le soir, avant d’éteindre la lumière, une dernière promesse désespérée : « Demain, j’arrête. » C’est la seule chose qui me permet de fermer les yeux, même si au fond je n’y crois plus.
Je suis épuisée d’avoir lutté, épuisée d’avoir mangé, épuisée d’avoir menti.
Maïssane, 18 ans, étudiante, Saint-Germain-en-Laye
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