Saïndou M. 08/06/2021

3/4 La violence des gangs, c’est celle de la misère

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Il y a 11 ans, le décès d'un jeune homme lors d'un règlement de compte a profondément marqué les habitant·e·s d'Acoua, à Mayotte, dont Saïndou. Des violences qu'il décrit aujourd'hui encore comme quotidiennes, et exacerbées par la précarité.

Un vendredi, deux bandes rivales se sont affrontées à Acoua, la ville où j’ai grandi, sur l’île française de Mayotte. J’avais 8 ou 9 ans et je suis resté traumatisé par ce que j’ai vu ce jour-là. Tous les parents étaient dans la rue pour empêcher que les groupes s’affrontent. Ils se mettaient à hurler, et les quartiers se mélangeaient pour arrêter cette violence. Et pour que les futurs jeunes ne grandissent pas avec.

Vers 14 heures, les deux groupes se sont rassemblés sur un parking, chacun de leur côté pour se préparer.

À 15 heures passées, ils ne s’affrontaient toujours pas, mais les parents se regroupaient pour essayer de les empêcher.

Les jeunes étaient tous armés, donc vers 15 h 30, ils ont commencé à s’affronter à coups de machette. À ce moment, une des deux bandes s’est dispersée et a fui. Sauf un jeune, qui s’est retrouvé tout seul contre cinq personnes armées en face.

Si j’essaie de le sauver, on va me poursuivre

Il était effrayé. Il a essayé de fuir en criant mais l’autre bande l’a poursuivi, jusqu’à arriver à lui faire un croche-pied pour qu’il tombe.

C’est à ce moment que je suis tombé, par hasard, nez-à-nez avec la bagarre. J’ai vu le jeune à terre se faire taper. Je voulais le secourir, mais j’étais tout seul et je me suis dit : si j’essaie de le sauver, on va me poursuivre et je pourrais me faire taper à mon tour. Donc je suis resté à distance. J’avais beaucoup de peine. Les parents étaient tous partis se réfugier dans leurs maisons quand ils avaient vu que les jeunes étaient armés.

Le jeune est resté allongé à terre avec une blessure vraiment grave au ventre. Il est tombé dans les pommes. Quand les autres sont partis, j’ai vu arriver d’autres personnes pour le secourir, mais c’était trop tard car il avait perdu beaucoup de sang.

Il est mort vers 16 h 15.

Ce jour-là, il a perdu son sourire et la vie

Après cet événement, toute la ville était choquée. Les parents étaient en pleurs. Le jeune n’avait que 18 ans. Il était si calme et avait toujours le sourire, tout le monde le connaissait. Ce jour-là, il a perdu son sourire et la vie. Influencé par de mauvaises personnes, il s’était retrouvé membre d’un gang.

À cette période, il y avait de la violence presque tous les jours à Acoua. Les bandes trouvaient toujours une raison de s’affronter, il y avait toujours une histoire à régler. Plus tard dans la journée, ses collègues ont appris la mauvaise nouvelle. Ils ont décidé de se venger trois semaines plus tard en donnant rendez-vous à la bande rivale. Mais celle-ci ne s’est pas présentée. Depuis ce drame, la majorité des parents ont envoyé leurs enfants en France métropolitaine pour que les violences s’arrêtent. Ensuite, il y a eu beaucoup moins de bagarres, car les gangs avaient été dispersés.

Ici, c’est la misère

Mais les choses ne se sont pas arrangées pour toujours car, encore aujourd’hui, il y a encore beaucoup de violences sur l’île de Mayotte. Déjà, Mayotte est une île pauvre. Ensuite, il y a des immigrés des îles des Comores qui arrivent tous les jours car ils veulent échapper à la misère de leur pays, sauf qu’ici aussi c’est la misère donc les gens finissent par voler d’autres gens ou cambrioler des magasins. En plus, les populations des Comores et de Mayotte ont du mal à s’entendre depuis plusieurs décennies, donc ça crée des violences. Mais si je raconte ça aujourd’hui, ce n’est pas pour juger, car je sais que la vie est dure aussi aux Comores.

Mayotte est le département français le plus pauvre avec 77 % de personnes vivant sous le seuil national de pauvreté. Il s’agit également du territoire présentant le taux d’homicide le plus élevé. Derrière ces violences, Brut pointe la déscolarisation et l’abandon d’une jeunesse fragile.

Depuis ce moment que j’ai vécu avec mes yeux d’enfant, je suis resté choqué. Je n’arrive toujours pas à oublier ce que j’ai vu. Encore aujourd’hui, je garde le regret de ne pas avoir pu sauver le jeune. À cause de ce souvenir très douloureux. Je pense que si je devais revivre cette scène maintenant que je suis adulte, il y a à peu près 50 % de chance pour que je décide de me mettre en danger pour sauver la personne. J’ai eu une adolescence vraiment compliquée et je pense que c’est à cause de cette violence.

 

Saïndou, 20 ans, volontaire, Marseille

Illustration © Merieme Mesfioui (@durga.maya)

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