Shaïma E. 14/09/2021

1/2 La « culture qu’on me demande » est parisienne

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Le manque d’infrastructures culturelles en banlieue et en campagne renforce l’écart avec les habitant·e·s des grandes villes, qui ont accès à la culture dominante. Shaïma va souvent à Paris pour accéder à la culture exigée à l’école, mais a l'impression de ne jamais en faire assez. Héloïse, elle, a des connaissances trop élitistes par rapport à ses ami·e·s à la campagne, mais trop « populaires » par rapport à ses camarades citadin·e·s. Alors, c’est quoi la culture ?

« Le RER B, c’est trente minutes. Pourtant, j’ai l’impression que Paris est un autre monde. » C’était la première fois que mon amie partait dans une infrastructure à Paris et elle a ressenti un certain choc. J’étais partie travailler à la BPI (bibliothèque publique d’information) de Châtelet avec des amies. Plus tard dans la soirée, l’une d’entre elles m’a dit ça. En y réfléchissant, j’avais aussi eu l’impression que cette bibliothèque ne nous concernait pas. Tout le monde était dans sa bulle, mais moi je n’étais pas à l’aise. J’étais extérieure à leur monde, à leur culture.

Est-ce que je n’ai pas assez travaillé ? Pas fait assez d’efforts ?

Ça m’a amenée à comparer les Parisiens à nous, les gens de banlieue, par rapport à la culture générale. À l’école, je me suis vite rendu compte que je n’avais pas la culture attendue par l’Éducation nationale pour répondre à certaines questions dans beaucoup de matières. Que ce soit pour donner le nom d’un auteur ou parce que je n’avais jamais entendu parler d’une théorie en sciences.

Quand une personne de ma classe avec une forte culture générale ou des connaissances dans des domaines que je ne maîtrise pas assez me parle, je suis parfois au bord de la panique et j’ai l’impression d’être nulle. Est-ce que je n’ai pas assez travaillé ? Pas fait assez d’efforts ?

D’un autre côté, je suis un peu rassurée car tout le reste de la classe se sent un peu extérieur à ce genre de personnes qui ont une forte culture.

Drancy ne possède pas beaucoup d’infrastructures culturelles

Je me suis demandée d’où pouvait provenir mon manque de culture. Je ne me suis pas intéressée à ces sujets, malgré quelques rares sorties au musée quand j’étais plus jeune. J’ai des parents qui ne sont pas très sensibles à l’art, mais qui voulaient faire l’effort de nous montrer à quoi ça ressemblait. Les écoles organisent aussi des sorties au Louvre, dans des musées, des galeries… mais j’étais vite désintéressée parce que ça ne me semblait pas familier.

Et puis, à part une exposition permanente et un cinéma qui sort des films avec un mois de retard, ma ville, Drancy, ne possède pas beaucoup d’infrastructures culturelles. Il y a aussi une médiathèque qui est assez vaste et propose un tas de livres sur plein de sujets. Elle est plutôt sympa et j’y vais assez souvent pour y emprunter des livres ou faire mes devoirs, mais il y a beaucoup de gens que je connais là-bas, donc c’est difficile de se concentrer.

Le pass culture d’Emmanuel Macron consiste en une prime de 300 euros à tout·e jeune âgé·e de 18 ans. Une offre qui ne facilite pas l’accès aux infrastructures et aux commerces, mais fait du bien au pouvoir d’achat des jeunes majeur·e·s.

 

J’ai remarqué que j’étais obligée de me rendre sur Paris pour me cultiver, parce que les zones de banlieue proposent rarement des expositions et, lorsqu’ils en proposent, celles-ci ne sont pas attractives.

Parler d’animés, de « sous-culture », ce n’était pas possible

Il y a deux ans, j’ai donc commencé mes aller-retour à Paris avec une amie qui voulait aussi découvrir un peu plus l’art. On était pas mal intéressées par la peinture et la mode, donc on a entamé nos recherches. On a commencé nos visites au Louvre, dans des galeries d’art, des expositions comme celle d’Azzedine Alaïa, couturier, où j’ai pu voir certaines de ses créations.

À l’école, il fallait forcément que j’ai des exemples qui appartiennent à la culture qu’on demande, donc assez cinématographiques, littéraires, les tableaux, tout ça… classique. Ça m’a montré que je n’avais pas assez de connaissances dans ces domaines. En classe, je voulais parler d’animés, de mangas, ou d’exemples basés sur la « sous-culture » mais ce n’était pas possible. La sous-culture, c’est tout ce qui n’est pas commun ou maîtrisé par les « gens de la ville » (pour moi, les Parisiens).

L’école, ça a été le moteur. Mais ce qui me motive à me cultiver aujourd’hui, c’est le fait d’avoir une idée de ce dont on me parle, lors de discussions amicales particulièrement.

La culture doit être accessible à tous. C’est pour moi un élément important de notre identité, car elle définit notre niveau de connaissances. Et on est souvent étiquetés en fonction de ce niveau. Mes aller-retour sur Paris, ce n’est rien de plus qu’une occasion de me cultiver. Mais c’est un monde duquel je me sens encore extérieur.

 

Shaïma, 16 ans, lycéenne, Drancy

Crédit photo Unsplash // CC Darwin Vegher

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