Klem Y. 31/03/2022

1/2 Mes études sous Covid : isolé en métropole

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Pour beaucoup de jeunes, les premières années d’études marquent le passage à la vie en solo, loin des proches et des ami·e·s d’origine. Étudiant ultramarin, Klem a d'abord perdu tout espoir de vie sociale en arrivant à la fac, compliquée par les restrictions sanitaires. Pour Alexandre, la solitude l’a mené jusqu’aux pensées suicidaires. L’intervention d’une psy et la reprise de la vie de campus l'ont sauvé.

La nuit, je suis prisonnier de mon esprit et de mon appartement. Arriver à Tours, puis à Paris de Guadeloupe au moment du Covid, ça m’a isolé. Depuis deux ans, je vis seul en métropole pour les études. Lors de mon départ, j’étais excité à l’idée de vivre seul mais j’avais une certaine appréhension. Je n’avais que 18 ans et, bien que je sois né à Stains dans le 93, je n’y avais pas vécu suffisamment pour m’en rappeler.

Cela n’allait pas freiner mon enthousiasme ! Vivre seul, ça voulait dire que j’allais pouvoir sortir quand je voulais sans avoir mes parents sur le dos. Le 1er septembre 2020, j’arrive dans une nouvelle ville à explorer : Tours, dans le Centre-Val de Loire. Je ne devais pas rencontrer de problèmes : ma sœur habitait à une heure en train et j’avais effectué le trajet jusqu’à ma fac pour ne pas être perdu le jour J.

Un étudiant ultramarin en métropole, terre inconnue

Le 14 septembre, je débutais les cours en licence d’anglais à l’université de Tours mais, après deux semaines, le Covid a détruit toutes mes espérances de vie sociale. Nous sommes passés en cours en distanciel. Seul, j’ai passé les premières nuits et journées de ma première année de fac dans mon petit chez moi qui était, pour le coup, vraiment petit : j’avais une chambre de 9 mètres carrés au Crous. En Guadeloupe, j’avais ma famille, mes amis, mes chiens et un grand espace pour bouger ou bien même défouler. La vie de rêve !

Au fur et à mesure que je restais enfermé, le silence qui remplissait la pièce me rendait dingue. J’ai tout fait pour le combattre : musique, appels vidéo, séries, films, rien n’y changeait. Même entendre la musique de ma voisine jusqu’à 3 heures du matin m’aidait. Tout ce que je voulais, c’était combler le silence. Après plusieurs mois, j’ai enfin compris la raison de mon mal-être : la solitude. J’étais un étudiant ultramarin en terre inconnue loin de sa famille. Je ne pouvais pas sortir car je ne connaissais pratiquement personne et sortir seul sans but n’est pas une chose que j’aimais faire. Je ne pouvais donc pas observer le nouvel environnement où j’étais, je ne pouvais pas m’acclimater.

Souvent, je repensais aux dernières nuits que j’avais passées en Guadeloupe. Mes amis étaient autour de moi. Le bruit du ballon de basket qui rebondissait sur le sol n’avait pour rival que le bruit de nos rires, alors que le quartier était silencieux. Puis, ma famille se compose de mes deux parents, de ma grande sœur et de mon petit frère. Autant dire que chez moi, ne pas avoir de bruit était un exploit.

Sortir du lot, ça ne m’était pas spécialement bénéfique

Je ne retrouvais pas non plus ma culture. Vivre en Guadeloupe, c’est très différent de vivre en métropole. Depuis mon arrivée, j’ai remarqué plusieurs différences : beaucoup de mes camarades sortent pour fumer ou encore boire un café entre les cours, les gens sont très à cheval sur la politique et ils sont généralement de mauvaise humeur – du moins c’est ce que laisse penser leur expression faciale. Je ne fume pas et je n’aime pas le café : je partais déjà avec des points en moins. En Guadeloupe, je connais très peu de monde qui fume. La politique, on ne s’y intéresse pas trop, du moins dans mon cercle social, et la population guadeloupéenne paraît plus accueillante. Parfois, j’avais envie d’exprimer des émotions avec des mots ou expressions en créole mais je savais que personne ne comprendrait.

Lors de ma première année, j’étais celui qui sortait du lot et, souvent, ça ne m’était pas spécialement bénéfique. Durant les premiers jours de cours, j’ai souvent eu droit au fameux : « T’es antillais ? Je le savais, j’ai reconnu ton accent ! » À croire qu’avant d’être moi, j’étais antillais. Je n’avais donc personne qui comprenais vraiment ce que je traversais.

J’ai plongé dans une sphère infernale

Ma voisine de palier, Fathia, fut ma seule lueur d’espoir. Elle m’a pris sous son aile lors de mon arrivée tandis que mes autres voisins, tous des étudiants comme nous, ne semblaient pas être intéressés par l’idée de sociabiliser.  Elle venait souvent toquer à ma porte pour me proposer d’aller faire les courses ensemble ou bien elle m’apportait des plats originaires de son pays. En dehors de nos sorties pour les courses, elle voyait souvent son copain, alors je restais chez moi, ne voulant pas les déranger. Lorsqu’elle a quitté la résidence pour son master, nous avons perdu contact et j’ai plongé dans une spirale infernale. Je ne dormais plus la nuit et je ne mangeais plus que pour satisfaire ma faim.

J’ai passé les mois suivants à sécher les cours, me replier sur moi-même et faire croire à mes parents que tout allait bien. La nuit, je trainais sur Youtube ou bien je jouais sur mon pc. Sur tous les examens que je devais passer, je n’ai été qu’à un seul. Même lorsque la vie reprenait un court « normal », être dehors était une expérience très anxiogène. Être entouré d’autant d’inconnus ne me plaisait pas, je voulais retourner dans ma prison. Un peu comme si j’étais atteint du syndrome de Stockholm. Tout ce à quoi je pouvais penser, c’était rentrer en Guadeloupe.

Me préparer mentalement à repartir en métropole

Le 25 juin 2021, mon souhait a été exaucé : j’ai pu rentrer en terre promise. J’ai profité pleinement de mes amis, de ma famille, mais j’en ai aussi profité pour me préparer mentalement à repartir en métropole. En me dirigeant vers l’aéroport, mon père m’a donné quelques objectifs pour garder mon esprit concentré et ne pas replonger. Tout d’abord, je devais me trouver un travail et ensuite m’inscrire à l’auto-école pour passer mon permis.

Je me suis réorienté dans une autre filière et je me suis engagé à combattre ma timidité. En me forçant à aller vers les autres, en posant des questions aux passants au lieu de chercher mon chemin avec mon téléphone, ou bien en allant aborder des filles. Ce n’est pas encore gagné mais je sens que je progresse. Le fiasco qu’a été cette première année ne doit pas avoir lieu de nouveau.

Je ne me sens plus autant à l’écart

Depuis le mois de septembre, je vis dans une colocation avec des gens que je ne connaissais pas. Je ne les connais pas plus qu’au début et cela ne semble pas les déranger. J’ai essayé d’établir un contact mais nos interactions s’arrêtent à « bonjour » et « au revoir ». Mais ce n’est pas si grave car j’ai un petit groupe de potes à la fac et, à ma grande surprise, un ami de Guadeloupe vit proche de chez moi.

Il m’encourage, voire me pousse, à sortir en passant me récupérer à l’improviste et à aller vers les gens. On est allés voir le dernier Spiderman ensemble et on a même rencontré des gars très sympas. Ma famille me manque toujours et je déteste toujours autant être seul dans ma chambre, mais à l’heure où j’écris ces lignes, je peux dire que je ne suis plus la même personne. Je m’acclimate progressivement. Je ne bois toujours pas de café et je ne fume pas non plus, mais je ne me sens plus autant à l’écart. Je n’oublie pas pour autant ma culture. J’ai rencontré plusieurs autres Antillais qui m’ont fait part de leur expérience depuis leur arrivée : de leur solitude à comment ils en sont sortis, ils m’ont beaucoup aidé.

Klem, 20 ans, étudiant, Nanterre

Crédit photo Unsplash // CC Jordan Brierley

 

Deux ans d’isolement et d’incertitudes

Dès 2020, la crise sanitaire a fait exploser les chiffres de la détresse mentale chez les étudiant·e·s : en quelques mois, la prévalence des états dépressifs a plus que doublé. Deux ans après le confinement, les indicateurs de santé mentale n’ont toujours pas retrouvé leurs proportions d’avant l’épidémie. En cause, la précarisation des jeunes, mais aussi « la dissolution du lien social », selon la psychiatre Dominique Monchablon.

En réaction, le gouvernement a lancé début 2021 le système de « chèque psy » pour les étudiant·e·s. Sur le papier, il devrait donner droit à huit séances gratuites avec un·e psychologue. Dans la pratique, le dispositif est critiqué pour son manque de clarté et le retard avec lequel il est arrivé. Bien avant la crise, les organisations étudiantes alertaient sur le manque de psychologues disponibles sur les campus : 1 pour 30 000 étudiant·e·s.

Plusieurs initiatives ont vu le jour pour inciter les jeunes à prendre soin de leur santé mentale et à consulter. Sur Youtube, Cerise Daily explique concrètement en quoi voir un psy l’a aidée à se sentir mieux. Sur son site, l’association Nightline recense tous les dispositifs existants pour mieux s’y retrouver. De leur côté, les mutuelles se sont engagées à rembourser une partie des consultations en psychologie à partir d’avril 2022.

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1 réaction

  1. Ce témoignage m’a vraiment touchée. J’espère que Klem poursuit son chemin sur la bonne voie et qu’aujourd’hui il va mieux !

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