Sinaly D. 14/03/2022

1/2 Maman, pour toi je ne baisse pas les bras

tags :

Quitter son pays, c’est souvent, aussi, quitter sa famille. Sinaly est parti de Côte d’Ivoire à la recherche d’une vie meilleure, sa mère est restée là-bas. C’est par écrit, dans une lettre, qu’il lui raconte son douloureux voyage jusqu’en France, et qu’il lui avoue à quel point elle lui manque. La famille de Barry Amadou lui manque aussi terriblement. Il passe toutes ses nuits au téléphone avec celles et ceux qui sont resté·e·s en Guinée. Lui est parti pour échapper à la prison, à la torture et à la mort.

Salut Maman, c’est ton fils Sinaly.

Aujourd’hui, je tiens à t’expliquer ma décision de partir à l’aventure. Nous avons vécu plein de choses ensemble, des hauts et des bas. La vie est un don de Dieu, mais parfois elle est aussi injuste. Perdre mon père très jeune, la rue qui devient ma meilleure amie. Les égoïstes que papa avait aidés dans sa vie qui nous ont tourné le dos à la première occasion. La vie est injuste, car la pauvreté n’est l’amie de personne.

Quitter notre pays pour une vie meilleure

J’ai décidé de me sacrifier pour que ma famille soit heureuse. Je ne pouvais plus te regarder pleurer jour et nuit, car nous n’avions rien à nous mettre sous la dent. Cela ne pouvait pas continuer comme ça. Tu mérites le bonheur, comme toutes les autres mères du monde.

Je pensais être heureux au fond de moi, mais je me rends compte que je suis malheureux. Maman, la réalité de l’aventure est synonyme de beaucoup de sacrifices : accepter de vivre loin de toi, alors que nous n’avions jamais été séparés.

J’étais déterminé, je voulais réussir dans la vie pour que tu sois une femme comblée de joie, tu le mérites. Tu as sacrifié toute une vie pour nous. Aujourd’hui, nous sommes dans un monde sombre, où la lumière n’apparaît pas. Restons confiants et humbles car le bonheur frappera notre vie.

La réalité de l’aventure est toute autre

Arrivés en pays arabe, en Tunisie, il a fallu se cacher sous peine de se faire tabasser par les passeurs. Un soir, l’un d’eux est venu nous chercher. Il nous a conduit au bord de la mer.

Arrivés devant la Méditerranée, l’Arabe, le monsieur, décide de nous séparer moi et mon frère. Quand nous avons refusé, il a sorti une arme et il a dit : « Soit vous vous séparez, soit je vous tue ! » La tristesse se lisait sur nos visages, la peur envahissait notre corps et notre âme. Les larmes sont devenues notre moyen de communication, nos paroles se sont transformées en silence. Un silence éternel de toute une vie, dans la Méditerranée.

Partir sans pouvoir te dire au revoir, Maman ?

J’imagine la souffrance de mon frère, ce qu’il a dû endurer lorsque la Méditerranée l’a englouti pour toujours, sans que nous puissions nous revoir une dernière fois. J’ai du mal à fermer les yeux, la solitude me pèse et me détruit de l’intérieur. Je ne veux plus voir la mer.

Devant le canot de la traversée, j’avais cette sensation en moi, où je me disais qu’ il n’y avait plus de marche arrière possible. J’ai senti mon corps qui commençait à être glacé. J’ai compris la situation : soit je meurs, soit je vis pour continuer. La mort pouvait être une libération, j’avais déjà accepté cette possibilité même si je n’étais pas prêt. Je me suis dit : « Si tel est mon destin, qu’il en soit ainsi. » J’ai regardé le ciel et mes larmes coulaient. Je me posais plein de questions, sans réponses. Allais-je mourir dans un pays lointain loin de ma famille et de ma terre natale ? Partir sans pouvoir te dire au revoir, maman ? Partir si jeune, sans avoir pu accomplir quelque chose de bien dans ce monde.

T’es ma source d’inspiration

Ton visage m’est apparu et je me disais : comment allais-tu pouvoir supporter ça ?

Quand je pense à toi maman, je ne veux pas baisser les bras. Tu es ma source d’inspiration et je me suis fait la promesse de te rendre heureuse par tous les moyens. Je ne sais pas comment, mais je reste confiant. Tu as sacrifié toute une vie pour nous.

Je t’écris cette lettre afin que tu saches que je tiens à toi et que je ne t’oublierai jamais, peu importe la distance qui nous sépare. Mon amour pour toi grandit de jour en jour. Je ne veux pas que tu te sentes mal pour moi : ne pas t’expliquer la difficulté de ma situation, c’est ma façon de te protéger.

Maman, personne ne pourra jamais prendre ta place dans mon cœur. Je t’aimerai pour toujours et à jamais, peu importe où je vais, ou qui je rencontre.

Sinaly, 15 ans, en formation, Paris

Crédit photo Pexels // CC cottonbro

L’exil, l’espoir d’une vie meilleure

En 2021, 5 300 Ivoirien·ne·s ont déposé une première demande d’asile auprès de l’Ofpra, l’Office français de protection des réfugiés et apatrides. C’est la deuxième nationalité à demander l’asile en France, derrière les Afghan·e·s. Les Guinéen·e·s sont également très nombreux·ses : 4 600 demandes déposées l’année dernière.

Famille, travail, asile : ce sont les trois principaux motifs qui poussent les personnes à quitter leur pays, et à partir tenter leur chance, parfois à des milliers de kilomètres de chez elles. 89 % des Ivoirien·ne·s partent pour trouver un travail. La grande majorité de ceux qui quittent la Guinée le font pour échapper à la répression politique qui secoue le pays depuis des décennies.

La route vers une nouvelle vie est souvent dangereuse, périlleuse, parfois mortelle. La Méditerranée est devenue un cimetière : entre 2014 et 2021, au moins 23 150 personnes sont mortes en tentant de la traverser pour rejoindre le continent européen.

Partager

Commenter