Naïma D. 13/12/2021

Débrouillarde par nécessité, pour compenser les inégalités

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On dit souvent à Naïma qu'elle est débrouillarde et courageuse. En réalité, si elle veut réaliser ses rêves, elle n'a pas vraiment le choix.

Pendant mon cursus à La Sorbonne, il y avait ceux qui travaillaient à côté toute l’année, ceux pour qui l’argent n’était même pas un sujet, et il y avait moi, qui vivait avec ma bourse et les économies de mes jobs d’été. Pendant mes études supérieures, les inégalités m’ont explosé à la figure.

Ma mère assume toute seule le coût du loyer et mon père ne nous aide pas. Alors, à chaque fois, j’essaie de trouver les solutions les moins coûteuses pour arriver à mon objectif. Surtout qu’après ma licence, il était inconcevable pour moi de demander à mes parents d’assurer les frais d’une école payante.

Une bourse de 100 euros par mois

Je veux devenir journaliste depuis que je suis au lycée et je ne tenais pas à travailler pendant ma licence, par peur de ne pas arriver à gérer les deux. J’ai réussi à m’en sortir comme ça avec une bourse de 100 euros par mois et mes économies, pour financer ma vie sociale et mes repas. La première année, j’avais tenu jusqu’au mois de juin. J’ai fini à découvert et, très vite, il a fallu me refaire de l’argent pendant les vacances.

La chance que j’ai, c’est de ne pas être trop loin de Paris, chez ma mère. J’habite à Rosny-sous-bois, une ville de la banlieue Est, à quinze minutes de la gare du Nord en train. Je ne sais pas comment j’aurais pu assumer le coût d’un logement et/ou de la vie si j’habitais plus loin. On doit faire une croix sur certains d’entre eux quand on n’a pas assez d’argent.

C’est aussi impossible pour moi de faire une prépa pour réussir le concours des écoles car elles coûtent entre 2 000 et 5 000 euros l’année et ça m’obligerait à travailler à côté, ce qui va déteindre négativement sur mon assiduité. Un schéma auquel je ne veux pas me confronter. J’ai donc renoncé à faire une école hors d’Île-de-France et je privilégie avant tout l’alternance.

400 euros pour un voyage en Grèce

Malgré tout, je m’accroche aux supers associations qui ont pensé aux personnes comme moi, ralenties par leurs revenus modestes. Comme l’Institut Télémaque, une association d’égalité des chances. J’ai intégré cette association en cinquième, à un âge où je ne comprenais pas ce que ça impliquait. Cette même année, j’ai découvert une nouvelle classe sociale en changeant de collège grâce à mon admission dans un internat pour boursiers. Je suis passé du 93 au 77. Les gens avaient des maisons et des chambres pour une seule personne. J’étais choquée ! Je pensais que mon quotidien était la normalité, moi qui partageais ma chambre avec mes deux sœurs depuis toujours. En seconde, il y avait un voyage en Grèce qui coûtait 400 euros, je n’aurais jamais pu demander une telle somme à ma mère mais l’Institut Télémaque m’a permis d’y aller. C’est là que j’ai compris tout ce qu’elle pouvait m’apporter.

Cela a été un véritable coup de pouce, même si je ne pouvais pas faire tout ce que les autres de ma classe se permettaient. La même année, on nous avait proposé un autre voyage en immersion aux États-Unis dans des familles d’accueil, j’étais enthousiaste à l’idée, puis j’ai regardé le prix. 1 500 euros, ça m’a refroidie. C’était bien au-dessus de l’aide financière que Télémaque pouvait me donner. Deux amies à moi y sont allées et elles sont revenues avec un super niveau d’anglais qu’aucune série en VO ne me permettait d’avoir.

Suivie et épaulée par mon mentor

Aujourd’hui, je suis accompagnée par Article 1, une autre association d’égalité des chances. Grâce à cet accompagnement, j’ai été mis en contact avec « un mentor », une personne qui fait le métier de mes rêves et qui est là pour m’aider. Il est journaliste à France 24 et  j’ai pu faire un stage dans ce média par son intermédiaire. Cette association m’a permis de pallier mon manque de réseau car peu importe le diplôme, si on ne connaît pas les bonnes personnes, ce sera toujours plus difficile.

Un banlieusard en prépa, Noâm l’a été. Entre les préjugés sur son milieu social et les écarts financiers avec les autres élèves.

Capture d'écran d'une photo sur laquelle on voit un jeune homme de face, cheveux bruns, petite barbe, sweat vert, sur fond rouge. En bas de l'image, le titre de l'article : "banlieusard en prépa, le choc des classes".

Ces belles initiatives associatives m’ont permis d’être là où je suis aujourd’hui mais, malheureusement, j’ai conscience que ce n’est pas assez pour compenser les inégalités. Cette année, je fais une année sabbatique et je ne vais pas passer les concours car cela me coûterait environ 1 000 euros, alors que je n’ai pas de prépa et que la culture « générale » requise dans les concours n’est pas celle avec laquelle j’ai grandi.

Comme je suis déterminée, on me dit souvent « tu es débrouillarde », « tu es courageuse », mais je n’ai pas l’impression que c’est un choix… Je suis débrouillarde car je n’ai pas grandi dans une famille aisée.

On parle souvent d’égalité des chances, mais je pense qu’on n’est déjà pas égaux face à nos rêves. Je garde néanmoins espoir et j’attends le jour où les gens comme moi n’auront pas à fournir plus d’efforts pour arriver au même niveau que les autres.

Naïma, 21 ans, volontaire en service civique, Rosny-sous-Bois

Crédit photo Unsplash // CC Sushil Nash

 

La méritocratie

La méritocratie invisibilise les inégalités

La méritocratie part du principe que tout le monde peut « réussir » en travaillant dur. On occulte les inégalités sociales et culturelles. En réalité, tout le monde n’a pas les mêmes chances : venir d’un milieu précaire, c’est devoir fournir beaucoup plus d’efforts que les autres pour arriver au même résultat.

Elle culpabilise les populations précaires

La méritocratie induit le fait qu’il n’y a pas de fatalité : si tu n’atteins pas tes objectifs, c’est que tu ne fais pas assez d’efforts. Elle participe donc à l’humiliation de celles et ceux qui n’accèdent pas aux plus hautes sphères, et qui sont principalement issu·e·s de milieux précaires.

Elle renforce la logique productiviste

Cette théorie nous pousse à travailler toujours plus et fait de la performance une valeur centrale de la société. Le philosophe Michael Sandel parle de « tyrannie du mérite ».

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