Zaynab L. 31/10/2022

Mon combat pour ne pas être expulsée de chez moi

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Depuis trois ans, Zaynab multiplie les démarches pour repousser l’expulsion de sa famille. Leur situation n’est toujours pas stabilisée.

Ce n’était pas une chambre où cinq personnes pouvaient vivre. La majorité de la chambre était constituée de nos affaires, du reste des meubles de la sous-locataire, et d’un grand lit sur lequel ma mère malade, ma sœur et moi dormions. Mes deux frères devaient dormir par terre et tout serrés. On pouvait à peine marcher. Pendant six mois, nous avons vécu dans ces conditions.

C’était à notre retour d’Angleterre, en juin 2019.

On y avait habité quelques mois. Sans notre accord, mon père avait sous-loué notre logement social de cinq pièces en France avec l’aide de la voisine, qui y avait fait entrer son amie.

À partir de juin, on a vécu avec elle et on a subi des violences physiques pour pouvoir accéder aux pièces de notre propre logement : la cuisine, la salle de bain, le salon et le reste des chambres.

C’était très dur de vivre dans des conditions pareilles, de ne pas avoir accès à la cuisine et de devoir acheter à manger à l’extérieur… Heureusement, on a eu un peu d’aide des voisins qui nous gardaient des boissons dans leur frigo pendant l’été.

Le bailleur nous met à la rue

On a décidé de rester car on voulait vivre en France comme avant, et pour que ma mère puisse reprendre ses soins. Sa maladie rare, le Willebrand, fait qu’elle perd beaucoup de sang. Elle doit se faire transfuser très souvent.

Début novembre 2019, le bailleur est venu à la maison car l’assistance sociale l’avait prévenu d’une potentielle sous-location. Il a longuement discuté avec la sous-locataire, qui a pu dire des rumeurs contre nous, sans preuves.

Une demi-heure après, il est venu nous dire de préparer rapidement nos affaires. On allait bientôt être à la rue. À ce moment-là, ma mère était gravement malade. Elle s’est retrouvée à l’hôpital dans la soirée. Moi, en larmes, je ne savais pas quoi faire pour régler ce problème. Mes frères et ma sœur, très inquiets, ne savaient pas non plus. La sous-locataire, elle, a fini par partir le lendemain, après avoir réussi à nous mener vers l’expulsion.

Je me suis obligée à prendre mes responsabilités, alors que je n’avais que 16 ans. Quand on a appris qu’on allait être expulsés, j’ai fait des recherches sur internet. J’ai découvert que je pouvais faire une demande de délai. J’ai imprimé le document à la bibliothèque, j’ai rempli les formulaires, et je les ai envoyés par La Poste.

Dans la peau d’une avocate devant le juge

On a eu un rendez-vous au tribunal, où ma mère devait défendre ses droits. Avant de rentrer, ils ne voulaient pas me laisser l’accompagner parce que j’étais mineure. Pour eux, ce n’était pas mon problème, mais celui de ma mère.

À cause de son incapacité à pouvoir s’exprimer correctement en français, j’ai dû parler à sa place. Je me suis exprimée face à l’avocate du bailleur et face au juge avec tous les documents qui pouvaient nous défendre. L’avocate était une experte, préparée, avec ses arguments, et elle avait l’air sûre d’elle. Moi c’était la première fois que je faisais ça. J’avais très peur. J’avais conscience que c’était un endroit très important, que tout se jouait.

On a attendu quelques semaines pour avoir la réponse du juge. On a eu un an de délai pour trouver une solution et partir. Je me suis dit qu’il fallait que je fasse le plus de choses possibles pour qu’on gagne encore plus de temps ou qu’on trouve un autre endroit.

La bataille du relogement en seconde

C’était le début de ma seconde. À côté des cours, j’ai fait des demandes de logement sociaux sur internet. Pour les accélérer, j’ai fait une demande de Dalo (droit au logement opposable), de logement social prioritaire, qui a été acceptée. Je ne savais pas ce que c’était avant, j’imprimais tous les formulaires que je trouvais utiles et les envoyais après les avoir remplis. Ce qui nous a permis d’avoir une proposition de logement, mais il ne nous a pas été attribué.

J’ai essayé d’avoir un hébergement d’urgence. Comme on n’était pas encore à la rue, la demande a été refusée et on m’a redirigée vers l’assistante sociale du secteur. Pas de réponse. Je suis allée voir l’assistante sociale de la mairie… elle m’a redirigée vers l’assistante sociale du secteur. Pendant des mois, elles m’ont renvoyée l’une vers l’autre.

J’en avais marre de faire des allers-retours. Je n’avais pas de réponse, ni de solution. Ça me stressait. L’été arrivait et, en août, on devait être expulsés.

Le cancer de ma mère en première

Début août, les policiers nous ont envoyé une lettre pour nous donner rendez-vous, afin de faire le point avant qu’ils viennent nous expulser. Ils n’étaient pas d’accord avec notre expulsion. Avec la sous-préfecture, ils ont rallongé le délai sans l’accord du bailleur jusqu’à la prochaine trêve hivernale. La trêve hivernale, c’est le blocage des expulsions pendant l’hiver. De fin octobre jusqu’à mars, personne n’a donc le droit d’être expulsé, normalement.

J’étais vraiment soulagée. Je pouvais passer ma première scientifique tranquillement, ma sœur de 15 ans sa seconde et le plus grand de 17 ans est entré en bac pro. Mon frère de 16 ans, lui, a été déscolarisé. Il était trop stressé et n’avait pas le courage de continuer.

Mais ma mère avait une douleur et on a appris qu’elle avait un cancer. Donc encore plein de démarches que j’ai dû faire à côté du lycée. J’avais des absences pour aller aux rendez-vous de consultations ou d’opérations. Au début, c’était vraiment tous les jours de la semaine, puis toutes les semaines, c’était vraiment très intense. En plus, on n’avait pas de voiture, donc on devait prendre les transports en commun.

J’ai quand même eu la force d’étudier. Je me disais que ce serait par les études que je pourrais réussir, avoir un métier et un bon salaire. Pour tenir le coup, et dans l’espoir de devenir propriétaire d’une maison un jour. Ma mère était en fin de troisième phase de cancer. Je devais tout faire pour la sauver, pour lui donner une meilleure vie.

L’épuisement en terminale

À cause du confinement, la fin de la trêve hivernale a été repoussée jusque fin juillet. Ensuite, la police locale a pu repousser le délai jusqu’à la prochaine trêve hivernale de 2021-2022. Mais je ne trouvais toujours pas de solution de relogement. Je commençais un peu à perdre espoir, je n’avais pas d’accompagnement extérieur.

Début terminale, en 2021, j’ai commencé à aller voir des associations comme le Secours Catholique, La Communauté pakistanaise… Pas de réponse. Toutefois, l’association Freha [bailleur social associatif luttant contre le mal-logement, ndlr] m’a prise en charge et m’aide beaucoup pour trouver une solution de relogement. C’est la première fois que je me sens accompagnée.

Au fil des mois de terminale, j’essayais de garder mon rythme de travail régulier, mais en raison des cours qui se compliquaient, je n’avais plus la même capacité de concentration et je commençais à avoir des notes basses et des absences. Je n’arrivais même plus à me réveiller certains matins. J’étais très fatiguée. Jusqu’à la veille de la rentrée de septembre, j’avais travaillé à Disneyland afin d’apporter une aide financière à ma famille. J’avais dû me lever à 4 heures du matin pour commencer le travail à 7 heures.

Mes profs mobilisés contre l’expulsion

J’ai parlé à une professeure de mon problème de fatigue et de logement. Elle s’est vraiment très inquiétée. Elle est partie voir mes professeurs principaux.

Le lendemain, ils m’ont convoquée pour parler en détails de ma situation. C’est à partir de ce moment-là qu’ils ont compris tout ce que je traversais. Ils ont d’abord rédigé un rapport de situation pour prévenir tous les professeurs, les proviseurs et l’administration du lycée.

Vivi et sa famille habitent un logement social dans un quartier désert depuis des années. Malgré son insalubrité, les bailleurs refusent de les reloger.

Visuel de l'article "Mon logement social, entre moisissures et froid glacial", publié le 12 avril 2022 sur le site de la ZEP. Photo de deux mains vêtues de moufles posées sur un radiateur.

On n’avait plus le droit aux APL depuis juillet car le bail avait été résilié, donc on ne pouvait plus payer la totalité du loyer. C’est eux qui l’ont compris avant moi. Ils ont donc créé une cagnotte et ont récolté plus de 2 400 euros pour nous aider. Ils disaient que je le méritais, que ma famille ne méritait pas ce que l’on subissait depuis le début. Au début, j’étais gênée, mais mes professeurs m’ont vite mise à l’aise. Ils étaient 33 derrière moi.

Après avoir négocié avec ma professeure principale et un militant travaillant à la mairie, notre bailleur a accepté de nous donner un délai. La situation n’est toujours pas régularisée, et je n’ai plus la même force qu’au début des problèmes. Ma famille, mes frères et sœurs et ma mère comptent toujours sur moi pour retrouver une vie normale.

Zaynab, 18 ans, lycéenne, Clermont

Crédit photo Hans Lucas // © Hugo Clarence Janody – Un homme regarde la façade de l’immeuble où une dizaine de sans-papiers ont tenté de s’installer avant d’être délogés par la police. Lille, le 17 janvier 2021.

 

 

La trêve hivernale

Le 1er novembre, c’est le début de la trêve hivernale, c’est-à-dire d’une période durant laquelle les locataires ne peuvent pas être expulsé·es de chez elles et eux parce qu’il fait trop froid.

En dehors de cette période de cinq mois, les locataires peuvent se retrouver à la rue en cas de loyers impayés ou de troubles dans l’immeuble par exemple.

En 2021, ces procédures d’expulsion ont augmenté de 9 % : 12 000 personnes ont été expulsées. L’immense majorité des procédures (64 %) ont eu lieu parce que les locataires n’avaient pas les moyens de payer leur loyer. Plus le pouvoir d’achat baisse, plus le risque d’être expulsé·e augmente.

Dans presque la moitié des cas (48 %), ces histoires d’adultes ont des répercussions sur les enfants, qui sont, elles et eux aussi, mis·es dehors.

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