Artémise S. 02/10/2023

En France, j’étudie sans police des mœurs

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Il y a un an, Artémise quittait son université de Téhéran pour étudier à Paris. Pour la première fois, elle a pu s'exprimer sans crainte d’être arrêtée. Sa voix résonne avec celles des Iraniennes et des Iraniens qui, au même moment, descendaient dans la rue pour manifester contre le régime des mollahs.

« Est-ce que je peux entrer avec ces vêtements ? » Le mercredi 7 septembre 2022, c’est la première fois que j’entre dans le bâtiment de l’Inalco (Institut national des langues et civilisations orientales), pour un entretien. Les agents de sécurité vérifient seulement mon sac à dos… et me laissent passer ! C’est une surprise pour moi. Parce que je suis habituée à ce qu’on contrôle mes tenues.

La deuxième chose que je vois, c’est un espace sain et équilibré pour les étudiants. Tous les étudiants sont libres. Ils peuvent sourire ensemble dans un espace confortable. Quand je vois cette liberté, je me dis que tout ce temps, j’étais dans une prison.

En Iran, si nous sourions avec nos camarades, nous devons expliquer pourquoi et dire de quoi on parlait. Une fois, il m’est arrivé de parler avec un garçon. Les agents de l’université sont venus nous voir. Ils étaient habillés en noir. Ils avaient un badge avec leur nom sur leur poitrine. Les femmes portaient un hijab. C’était la police des mœurs.

Mon entretien se termine. En sortant, je suis inquiète parce que je suis une immigrée. Je ne sais pas comment ça va se passer pour moi, car dans mon pays, les exilés afghans ne peuvent pas étudier ou travailler. Finalement, j’ai pu intégrer l’Inalco. Le contenu de nos enseignements n’y est pas censuré comme en Iran.

Des universités sous surveillance

En commençant mes études en France, j’ai vu à quel point mes camarades pouvaient parler librement et critiquer. Critiquer le système éducatif, les programmes pédagogiques et le système gouvernemental. En Iran, si les étudiants commencent à faire ça, le régime dictatorial les traitera comme les émeutiers. Si nous critiquons, nous devons arrêter de parler. Sinon, on doit quitter l’université.

Depuis que je suis à l’Inalco, je n’ai pas vu la discrimination sexiste. En Iran, cela se voit non seulement dans la société mais aussi dans toutes les universités. À l’université Allameh, à Téhéran, le premier étage appartient aux étudiants. Le deuxième aux étudiantes. Le bâtiment dispose d’un ascenseur, mais il est généralement en panne. Pour cette raison, les filles handicapées ou blessées ont souvent des problèmes. Pareil pour manger : il y a des salles réservées aux hommes, et d’autres réservées aux femmes. Dans les pensions pour les étudiants, elles doivent rentrer à 21 heures, et eux peuvent rentrer à minuit. Aussi, je n’avais qu’une seule prof sur douze professeurs. Les femmes ne peuvent pas accéder à cette position, ou participer à la société.

En France, je n’ai que des professeures femmes ! Une autre chose que j’aime beaucoup ici, c’est que la focalisation est sur l’éducation des étudiants. En Iran, elle est sur tout sauf sur ça. Elle est sur la surveillance des relations entre les étudiants et sur le hijab des femmes. Si vous êtes intelligente, ça importe peu. Tant que vous respectez le hijab, vous serez admise. Sinon, vous devez quitter l’université. C’est pour ça qu’en Iran, on dit qu’il y a une « fuite des cerveaux » : les personnes les mieux formées vont fuir.

Ma liberté d’expression

Un matin, à la mission locale de Paris, on a eu la visite du ministre du Travail. Il est entré avec le maire et toutes ses équipes. J’étais tellement stressée, je n’ai pas pu parler. J’étais effrayé à l’idée de faire une erreur. En Iran, nous devons être très attentifs quand nous parlons avec un ministre à cause de l’atmosphère de dictature. Heureusement, je n’en ai jamais vu.

Ce qu’on n’a pas en Iran, c’est la liberté d’expression. Quand quelqu’un veut dire son avis librement sur le hijab, le parlement ou les ministres, on va lui dire : « Arrête ! Ils vont te jeter dans un sac et t’emmener ! » C’est-à-dire que les polices spéciales viendront et nous jetteront dans un grand sac. Après, ils nous porteront quelque part pour nous châtier. Peut-être que vous vous demandez comment je connais ces histoires ? Je dois vous répondre que c’est toujours le même scénario, avec différents acteurs/actrices.

Lorsque j’ai vu comment mes camarades parlaient confortablement avec le ministre, j’ai été surprise. Alors, j’ai commencé à parler et me présenter aussi. Je trouve qu’elle est là, la liberté d’expression. Je suis contente d’être ici et d’avoir cette opportunité. J’espère qu’un jour mon pays sera libre et ravi.

Artémise, 22 ans, en recherche de formation, Paris

Crédit photo Unsplash // CC Sabina Sturzu

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