Haron A. 22/06/2022

Gay, banlieusard et fier

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Haron a mis longtemps avant de s’assumer, là où il faut se battre pour être considéré comme un homme, et où la virilité est portée en étendard.

Je vis dans la banlieue sud de Paris, j’ai toujours vécu ici. C’est tout bête mais, en banlieue, c’est la loi du plus fort. Très tôt, les garçons rugissent un maximum pour montrer qui est le plus puissant, le plus saillant. Au collège, il y avait beaucoup de bagarres, de règlements de comptes auxquels je ne participais pas. Mais même quand tu ne t’en mêles pas, c’est toi qu’on vient chercher.

Les autres voulaient savoir

Je ne me suis jamais vraiment posé de questions sur ma sexualité. Et ces questionnements ne sont même pas apparus naturellement : ce sont les autres enfants qui les ont provoqués. Depuis tout petit, j’ai toujours senti cette fracture entre eux et moi : là où les garçons préféraient les ballons et les filles, moi je préférais traîner avec elles et jouer aux Barbies. Mais cette préférence m’a coûté beaucoup de choses…

On m’a toujours fait sentir que j’étais différent et, surtout, on a toujours voulu me faire « comprendre » ma sexualité. J’ai utilisé le terme « comprendre », mais je ne pense même pas qu’il soit vraiment adapté : l’idée pour eux était plutôt de me briser, de m’ostraciser plutôt que de m’aider dans la découverte de moi-même.

D’abord, les insultes

Je ne me rappelle pas quand le réel « harcèlement » a commencé. Je me rappelle juste de comment : à mon entrée en sixième, un groupe de garçons de ma classe ne faisaient que m’insulter de « PD ». S’il n’y avait eu qu’eux… Parce que non, ça ne s’arrêtait pas à ma classe. Dans la cour, on venait me voir pour me poser des questions très indiscrètes. « Tu es transexuel ? » ; « Tu veux être une fille ? » ; « T’es une pédale. »

J’avais un style plutôt banal. J’aimais m’habiller en couleur avec de l’orange, du rouge, du vert, mais mon look rentrait plutôt dans les « codes ». En revanche, j’avais quelque chose qui me démarquait des autres et qui m’a trahi : j’étais efféminé et je traînais avec des filles. C’était uniquement sur ces critères que je recevais des critiques.

Les humiliations

Je me rappelle même qu’une surveillante du collège s’était mise à m’embêter. Lorsque je mangeais, elle s’invitait à ma table avec mes copines pour me poser ce même genre de questions : « Et pourquoi tu traînes qu’avec des filles ? » ; « Fais comme les autres garçons, va jouer au foot. » Je me souviens encore du frisson de gêne et le sentiment d’humiliation que je ressentais.

C’est dans ces moments-là que tu ressens au plus profond de toi que tu n’es pas comme les autres, et que tu as en plus l’impression que c’est une erreur, qu’il y a quelque chose à changer. Le contrôle de soi devient alors primordial : ne pas paraître trop efféminé, essayer de parler avec une voix un peu plus grave, décroiser les jambes en public… Tant de choses que j’ai dû faire pour paraître « normal » aux yeux des gens et pour qu’ils arrêtent de mettre en lumière cette différence qui me faisait tant souffrir.

Les coups

J’aurais aimé que ça s’arrête aux mots, mais j’ai également eu le droit aux menaces de mort au téléphone, aux coups de pieds dans mon sac… Je me rappelle même qu’un jour, en sortant du collège un mercredi midi (ce qui est l’équivalent d’une heure de pointe dans les transports en termes de monde), deux garçons plus jeunes que moi sont venus avec une barre de fer pour me frapper. Sans aucune raison, ils m’ont plaqué contre le mur devant tout le monde et m’ont frappé les jambes avec : cela a duré quelques secondes, mais suffisantes pour que je me sente humilié. Je me rappelle rigoler pendant qu’ils me frappaient pour faire semblant que je maîtrisais la situation et qu’ils étaient mes amis, alors qu’intérieurement je criais à l’aide.

De manière générale, les critiques venaient de tout le monde. Donc le mal que je recevais, je me l’infligeais, notamment avec la mutilation. Je me suis mutilé du milieu de la quatrième à la troisième environ : au tout début, c’était quelques petits traits, puis après je finissais avec le bras en sang. Je me rappelle encore de la sensation de brûlure lorsque je prenais ma douche.

Préserver ma famille

Ma famille n’était au courant de rien, du moins ils en savaient le moins possible. J’ai toujours voulu les protéger : j’imagine même que s’ils lisent ce texte, ils hallucineront de savoir que je leur ai caché tant de choses. Oui, ils savent que je me faisais un peu embêter, mais rien de grave. Je ne leur racontais rien de mes agressions et tentais à chaque fois de rentrer du collège avec le sourire, pour ne pas les inquiéter.

Cette période fut vraiment compliquée, mais plus j’avançais dans les années, plus les gens s’habituaient à ma présence et les remarques s’atténuaient peu à peu, sans disparaître complètement.

Le déclic au lycée

Au lycée, c’était assez différent. Pour une fois, je n’étais pas vraiment le centre de l’attention, et cela m’a vraiment permis de me découvrir et de pouvoir m’assumer par la suite. J’ai fait mon coming-out lorsque j’étais en première, les gens ont plutôt bien réagi. À vrai dire, ils s’en doutaient tous un peu. J’avais peur que certaines personnes ne comprennent pas mais, après tout, c’était ma sexualité et ça ne regardait que moi.

Je pensais en avoir fini avec les remarques jusqu’à ce qu’un groupe de garçons au lycée m’aient dans le viseur. Dans les couloirs, j’avais le droit à « Haron, pète-moi le cul », ou à des regards déplacés…

À la fin du lycée, j’ai commencé à me maquiller et à m’habiller plus en corrélation avec ma personne. Pas au point d’aller au lycée avec des faux cils et du rouge à lèvres, mais j’aimais bien me faire un beau teint avec du gloss, du mascara et les sourcils. Côté vêtements, rien de vraiment choquant, mais je suis passé du sac à dos au tote bag. Sur tout mon lycée, on devait être deux ou trois garçons à en porter un. Tout le reste des garçons étaient en sac à dos. Mais, moi, j’étais plus à l’aise, j’étais plus moi-même. Je n’avais plus l’impression de mentir aux gens sur qui j’étais comme je le faisais avant, avec mon « contrôle social ». Oui, c’était un nouveau souffle pour moi de m’assumer.

D’autres ont vécu pire

Je connais d’autres personnes LGBTQIA+ de ma ville qui ont eu plus de mal à se faire une place, et qui ont vécu une expérience pire que la mienne. Je connais un garçon qui se faisait harceler pour les mêmes raisons que moi, mais ce n’était pas pareil : c’était plus violent, plus frontal. Les gens l’embêtaient vraiment car, à ma différence, lui a assumé son homosexualité très jeune.

Là où moi je pouvais démentir en affirmant que j’étais comme eux, lui assumait et revendiquait clairement sa différence. J’étais plutôt bien entouré, j’avais des copines qui me défendaient parfois, et j’avais un moins gros caractère que lui. Je ne répondais pas et ne me défendais pas pour qu’on évite au maximum d’appuyer là où ça fait mal. Lui, il était moins entouré et se défendait, il était donc plus facile à atteindre pour les autres. Je ne le connaissais pas et je ne le voyais pas souvent, mais je me disais toujours en le voyant que, finalement, ce que je vivais n’était pas si horrible que ça.

En banlieue ou ailleurs, c’est pareil

Je ne pense pas que mon expérience soit propre à la banlieue. Lorsqu’on est une personne LGBTQIA+, on fait souvent face au rejet et à la violence, que l’on habite en ville ou en campagne. Après, il est évident que certains facteurs entrent en compte lorsque l’on vit en banlieue : le milieu social, la précarité, la délinquance… J’ai eu la chance, malgré mon expérience, d’avoir assez bien réussi mon intégration sociale. Même si j’avais le droit aux remarques, je restais assez « neutre » (notamment car j’exerçais un contrôle de moi-même assez impressionnant).

Dans sa ville de 4 500 habitant·es, Jack connait déjà tout le monde. Alors pour vivre son homosexualité librement, il ne lui reste que les réseaux.

Capture d'écran d'une photo d'un couple gay de dos sur fond de ciel bleu. L'un a la tête sur l'épaule de l'autre.

Mais, la banlieue, c’est mon chez moi, et je sais comment ça fonctionne. Donc, malgré la peur, je l’aime ma banlieue, et sans elle je ne serai pas la personne que je suis aujourd’hui. C’est avec tout ce que j’ai pu vivre pendant mon enfance, ici en banlieue, que j’ai pu me forger mon caractère et ma force d’esprit. Je sais que beaucoup de personnes la voient comme un « ghetto » ou comme quelque chose de dangereux mais, moi, elle me rassure.

C’est ici que j’ai vécu, c’est ici que j’ai grandi et, pour ces raisons, j’ai presque envie de lui dire que je ne lui en veux pas. La banlieue, c’est aussi une richesse, celle de croiser des personnes de différentes origines, de différents milieux sociaux cohabitant ensemble. Je me sens banlieusard et j’en suis fier.

Haron, 19 ans, étudiant, Hauts-de-Seine

Crédit photo Pexels // CC Anete Lusina

 

La pride des banlieues

Il existe, depuis 2018, une Pride des banlieues en Seine-Saint-Denis. L’objectif de cette marche, c’est de permettre aux personnes LGBTQIA+ des quartiers populaires d’investir l’espace public.

Cette année, la Pride a eu lieu le 4 juin, et elle a rassemblé plus de 1 000 personnes. En attendant la prochaine, tu peux regarder La Première marche, un documentaire sur son organisation.

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