Maëlys C. 03/08/2022

Hypersexualisée par mon père

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Dénigrée par son père, Maëlys a développé des troubles obsessionnels compulsifs, et de nombreux complexes vis-à-vis de son corps.

« Comment tu t’habilles ? On dirait une salope… De toute façon, plus tard, tu finiras sur le trottoir. Comme une pute ! » Ces mots, très violents, font partie de mon quotidien depuis plusieurs années. Le pire, c’est qu’ils ne sortent pas de la bouche de parfaits inconnus, mais de celle de mon père.

Je ne saurais pas dire pourquoi ni comment ça a commencé. Peut-être, quand j’avais 11-12 ans, quand mon corps a commencé à changer, à avoir des formes. J’ai toujours été un peu forte, mais ces formes, je les acceptais. Je les aimais même. Au début, quand les premières remarques sont apparues, c’était du genre : « T’es grosse. » C’était sûrement une façon pour mon père de me dire de faire attention à mon alimentation, de ne pas grignoter. Mes sœurs imitaient mon père et répétaient comme des perroquets : « T’es grosse Maëlys, t’es moche Maëlys ! » Elles m’appelaient la « grosse cochonne ». Je ne disais rien, je laissais couler, en espérant que ça s’arrête.

« Faire la pute, voilà, ce sera ça ton métier ! »

À cette époque, je vivais deux bouleversements à la fois : le fameux passage à l’adolescence et dans le même temps la séparation de mes parents. Ça a été une étape très difficile. Je me sentais incomprise et abandonnée de tous. Avec le divorce de mes parents, je passais les week-ends et les vacances scolaires chez mon père, et le reste du temps chez ma mère avec mes sœurs. La séparation de mes parents n’a fait qu’empirer la situation : les remarques sur mon physique venant de mon père sont devenues de plus en plus fréquentes, et de plus en plus gores. « T’as vu ta gueule Maëlys, avec cette tronche et ce corps, t’auras jamais de petit ami. » Ou alors : « T’es écœurante, grosse cochonne ! » Et puis aussi : « Tu veux vraiment faire sage-femme ? Mais regarde-toi, tu vas plutôt faire la pute, voilà, ce sera ça ton métier ! »

Ce genre de phrases, j’ai fini par m’habituer à les entendre. C’est devenu comme une habitude, une routine, ou un vieux refrain qu’on a en tête et dont on n’arrive pas à se débarrasser. Ça arrive aussi à ma mère de me faire ce genre de réflexions.

Mon corps me dégoûte, je veux disparaître

Maintenant que je suis en troisième, les remarques sont moins fréquentes mais toujours aussi violentes. Ça a eu beaucoup de conséquences. Je ne veux plus devenir sage-femme, bien que c’était mon rêve. Je ne sais pas ce que je veux faire. J’ai aussi perdu toute confiance en moi. Mon corps me dégoûte. Je n’ai pas d’autre mot et d’autre sentiment que le dégoût. Je ne m’habille plus qu’en noir pour ne pas être remarquée, pour disparaître. Jamais je n’oserais mettre un petit décolleté ou un pantalon serré. J’aurais l’impression d’avoir tous les regards sur moi. Déjà quand j’entre dans une pièce, quand je me balade, quand je suis en classe, au collège, à la récré, partout et tout le temps, j’ai le sentiment que tout le monde regarde mon corps, le scrute, le juge, et se dit : « Qu’est-ce qu’elle est grosse celle-là, et qu’est-ce qu’elle est moche ! »

L’autre conséquence de ces remarques répétées, c’est que j’ai développé des tocs. En fait, ce sont des gestes bizarres que je n’arrive pas à contrôler. Par exemple, je vais lever puis pousser ma mâchoire frénétiquement, jusqu’à ce qu’elle se bloque. Ça fait très mal quand ça arrive. Les gens me trouvent étrange quand je fais ça. Parfois, j’essaie de les gérer. Des moments, j’y arrive, d’autres moments non, c’est très difficile de se contrôler. Parfois, on me dit : « On dirait une débile quand tu fais ça. » Le problème, c’est juste que je n’arrive pas à les contrôler.

J’entends encore mon père parler de mon corps

Il m’est aussi arrivée de me faire du mal quand mon moral était au plus bas. Je me mutilais le bras jusqu’à saigner. Je faisais ces trucs tous les soirs, j’attendais que tout le monde aille se coucher pour commencer le rituel. J’avais une petite voix qui me demandait d’arrêter. J’arrêtais. Jusqu’au soir suivant. Désormais, c’est du passé.

Pour chacun de ses vêtements, elle a eu droit a un commentaire sexiste sur son corps. Mais Jade a tenu bon, jusqu’à se faire exclure de son collège. Un épisode de notre série sur la sexualisation des jeunes femmes à l’école.

Capture d'écran de la miniature de l'article "Exclue du collège pour un jean troué".

J’ai également beaucoup de mal à montrer mon corps aux garçons, par peur qu’ils pensent la même chose que mon père, qu’ils me jugent de la même façon. Je suis tellement complexée par mon physique que ça me bloque dans ma vie amoureuse. Les remarques de ma famille sont toujours dans un coin de ma tête. J’entends encore parfois mon père me dire que j’ai grossi ou que mon jean est trop moulant. J’essaie de vivre avec, d’avancer, de passer à autre chose. Plus je grandis, et plus je me dis que c’est mon corps. Je dois l’aimer et l’accepter et, surtout, ne laisser personne me juger et décider de ma façon de m’habiller.

Maëlys, 14 ans, collégienne, Lens

Crédit photo Pexels // CC cottonbro

L’hypersexualisation des ados

Ce n’est pas un phénomène nouveau, mais on en parle de plus en plus. Il apparaît dans les années 1960, au moment de la « libération sexuelle ». En France, c’est surtout la culture des années 70-80 qui diffuse les injonctions à la séduction à travers des filles parfois très jeunes : Sophie Marceau, Vanessa Paradis, Jane Birkin…

Depuis, l’hypersexualisation s’est largement diffusée dans la publicité, la culture populaire, et plus tard à travers les réseaux sociaux.

C’est ce que raconte le film Mignonnes, de Maïmouna Doucouré. Amy et ses copines n’ont que 11 ans, et elles sont tiraillées entre l’enfance et les injonctions qui pèsent sur leurs corps de pré-ados. Certaines scènes mettent mal à l’aise… et c’est tout l’intérêt du film ! Si l’hypersexualisation des ados choque à l’écran, elle devrait être d’autant plus dénoncée dans la vraie vie.

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