Enzo C. 22/12/2023

Monter sur scène grâce à mes rimes

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Quand on est jeune rappeur, on écrit, et on pose sur des prods. Puis arrive le baptême du feu : la scène ouverte. Enzo a commencé à rapper dans le garage d’un pote à Toulouse. À Nanterre, il est monté sur scène pour la première fois, la boule au ventre.

« Vous êtes de Toulouse ? Les gars, Toulouse est dans la place ! Maintenant, à vous de faire le job. » Mass nous checke. Son aura m’écrase. Je me dis que ce gars-là transpire le rap. Comme tous ceux qui me regardent, mais lui, c’est autre chose. Ici, à la Maison Daniel-Féry de Nanterre, il est le Grand de tout le monde. Il n’a jamais quitté sa ville natale. C’est lui qui guide l’un des plus gros open mics de la capitale et de ses alentours. Micro en main, c’est à mon tour de faire mes preuves.

C’est dans le garage des parents de mon pote que tout a commencé. Un soir, il m’a trouvé une prod sur YouTube, a posé son téléphone comme un micro, et j’ai rappé un seize. Il faisait grave froid, mais on y a passé la nuit.

Comme mes modèles

Avant de se retrouver sur scène, on est venu observer ce qu’il se passait à la Maison Daniel-Féry. On m’avait décrit l’endroit comme un incontournable de la scène underground. Les premiers mardis du mois, les habitués du rap y sont nombreux.

La plupart de mes artistes préférés sont passés par la case « open-mic » : JeanJass, Limsa, Alpha ou encore Lesram. Le principe est très simple : des rappeurs et des rappeuses se retrouvent dans une salle où les prods tournent en boucle, et chacun rappe son texte devant les autres.

Après ma première soirée là-bas en tant que spectateur, je me fixe un objectif : être moi-même sur scène la prochaine fois.

Mes vêtements étaient plus lourds

Le grand jour arrive rapidement. Même si j’ai passé une bonne partie de l’après-midi à répéter avec mon pote, Guilhem, j’ai l’impression de porter une boule de bowling au fond de l’estomac. Le nombre de places étant très limité, on arrive le plus tôt possible à Nanterre. Guilhem a même séché ses cours. Là-bas, on se mêle aux habitués. Tous remarquent les nouvelles têtes que nous sommes. On nous regarde avec des yeux mêlés de curiosité et de compétitivité.

Mass arrive, salue la foule, et lance la soirée. Coup de tonnerre : mon nom est tiré en deuxième. Je vais devoir passer bien plus tôt que ce que je pensais. Pire que le stress, c’est la sueur qui s’accumule sur tout mon corps. L’artiste qui me précède me paraît rapper pendant des heures. Je me demande si je ne vais pas sortir discrètement de la salle.

Quand on m’appelle, je me dirige lentement vers Mass, comme si mes habits me ralentissaient, comme s’ils étaient plus lourds à porter. Ma tête se glisse dans la lumière de la scène, suivie de Guilhem, qui a appris mon texte et doit venir appuyer mes rimes. Malgré sa présence, mes jambes ont envie de fondre.

Les regards rivés sur moi

Impossible de m’imaginer, quelques mois plus tôt, là où je suis ce soir. C’est-à-dire sous le feu des projecteurs. L’instrumentale se lance. Guilhem, inquiet, ne me quitte pas des yeux.

En entamant mon texte, j’ai l’impression de me transformer. C’est toujours difficile à expliquer, mais je découvre une toute nouvelle énergie. Incarner un morceau, c’est quelque chose de vraiment grisant.

Même si j’esquive du regard les nombreux visages qui se dressent devant moi, j’y distingue des hochements de tête, signes de contentement d’un auditeur rap. Les gens sont posés. Bras croisés pour la plupart, ils fument, font des remarques à voix basse. J’en vois certains qui lèvent la main en suivant mon rythme. Ça galvanise. À Daniel-Féry, tous les regards sont rivés sur toi. Tu te dois de faire le show.

Pas de problème, j’enchaîne les phases. Mon aisance m’étonne. Elle sort de nulle part. Je vide mes poumons sur chacune des rimes de mon texte. Je veux tout donner à cette salle. C’est quand je suis à bout de souffle que je ressens au mieux les vibrations des enceintes. Mais je ne suis pas en apnée. Je maîtrise. Je respire méthodiquement.

Sur cette scène, tu t’entends comme si tu portais un casque. Sauf que tu n’en as pas. On est loin du garage d’Alexis, ou de ma chambre.

Plus qu’une salle de concert

J’avais misé sur un morceau long, et il m’a paru ne durer que quelques secondes. Bien sûr, tout était loin d’être parfait. Aujourd’hui, quand je revoie la vidéo de mon passage, je le trouve même assez mauvais. Mais j’en suis fier.

Je suis souvent retourné à la Maison Daniel-Féry. J’éprouve une affection particulière pour ce lieu et ceux qui l’occupent. Lors de la dernière soirée à laquelle j’ai pu assister, j’apprends par Mass que la mairie de Nanterre a décidé de détruire la salle pendant l’été. « C’est une partie de lui qui va s’en aller. C’est comme s’il était né là-dedans », me confie un habitué sur le chemin du retour.

Sofiane fait du rap avec ses potes. Depuis que les Grands du quartier les ont remarqués, ils passent cinq heures par semaine au studio.

Fin juin, le cinquantenaire partage deux, trois photos sur sa story Instagram. Elles m’apprennent que la salle a été entièrement brûlée lors des « émeutes » qui ont suivi la mort de Nahel. Mass ajoute un mot. Plutôt qu’elle soit rasée en silence, il préfère qu’elle soit partie dans le feu des contestations.

Enzo, 23 ans, volontaire en service civique, Paris

Crédit photo Unsplash // CC Chase Fade

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