Rosalia J. 24/08/2023

Réussir avec mon nom d’immigrée

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Les parents de Rosalia ont toujours fait de l’école une priorité pour leur fille. En « réussissant », elle a peur d’oublier d’où elle vient.

Vous me croyez si je vous dis que moi, fille d’immigrés, d’un lycée de banlieue, je me suis retrouvée dans un programme de l’ESSEC, une grande école de commerce ? J’y suis arrivée par moi-même, j’en suis très fière.

C’est très bien d’être ici. Mais on sait très bien qu’on n’aura pas les mêmes chances que les autres. Dans un programme des cordées de la réussite, on représente les milieux défavorisés, les « autres ». Nous ne sommes jamais représentés. Mon lycée est le dernier d’Île-de-France. Suis-je censée représenter la nullité ?

Dans notre groupe, on est tous pareils. On est choisis sur des critères géographiques, sociaux et financiers. On est venu me chercher car j’avais des bonnes notes, un potentiel à l’école, et une situation familiale particulière. Ils cherchent un type caricatural : le banlieusard. Si on ne vient pas, on est jetés du programme et remplacés.

« Pensez aux autres. Y en a qui aimeraient être à votre place », on m’a dit. Nous faire culpabiliser, c’est l’expression parfaite pour décrire leur action par rapport à Parcoursup. Grâce au programme, nous serons avantagés pour intégrer une école. Mais après ?

Je dois viser haut

La pression sociale est telle qu’à l’école, mon chemin est tout tracé pour mes professeurs et mes parents. Pour eux, je suis une fille qui travaille bien et qui doit viser haut. Mais j’ai peur d’oublier mon milieu social, ce que mes parents m’ont enseigné et inculqué. Je viens d’une famille d’immigrés des pays de l’Est, pleine de rêves. Mon envie de réussir et de montrer de quoi je suis capable est toujours présente. Mais rentrer dans les cases est un concept que je rejette totalement.

Un jour, on m’a conseillé de faire une classe préparatoire. Mon professeur principal a dit à ma mère qu’il « serait dommage de gâcher un potentiel pareil ». Ma mère a acquiescé.

À ce moment-là, je me suis sentie prise au piège. C’est comme si on m’avait tendu un guet-apens duquel je ne pouvais sortir. En voyant les yeux illuminés de ma mère, je ne pouvais qu’être d’accord avec les dires de mon professeur.

Le soir même, j’ai bien réfléchi et je me suis dit que je ne pouvais pas les écouter. Je ne me voyais pas dans ce milieu en sachant très bien et de manière lucide que ça allait me détruire. J’ai participé à plusieurs salons d’étudiants. Des témoins m’ont dit que leurs proches étaient en dépression à cause de la classe prépa. Le système était trop oppressant et stressant. Pour eux, la réussite a contribué à leur perte.

Chez moi, l’école avant tout

Dans mon quartier, mes amis sont fiers de moi. Mais ils ne se voient pas faire des études comme moi, à cause de leurs résultats. Ils me disent : « C’est bien pour toi parce que tu travailles bien. » Ils savent que NOUS, on doit travailler plus que les autres pour réussir.

Mes chances de réussir ne sont pas les mêmes que quelqu’un qui vient d’un milieu plus aisé que le mien, et qui possède déjà des privilèges assurés depuis l’enfance. Je ne dis pas que je ne peux pas réussir, mais la société me mettra des bâtons dans les roues.

Ma mère répète souvent : « L’ÉCOLE AVANT TOUT ! » En arrivant en France, mes parents ont dû beaucoup travailler. Ma mère est femme de ménage et mon père travaille dans le bâtiment. Je qualifierais ces métiers comme « métiers d’immigrés ». Mon père avait tout juste le bac quand il est arrivé, et ma mère a des difficultés à parler français. J’ai vu à quel point leur travail est difficile et je veux pouvoir faire plus qu’eux. Il faut impérativement que mon milieu de travail soit confortable, plus que le leur en tout cas.

Mais est-ce que je rentre dans les cases pour réussir ? Vous me voyez vraiment avantagée avec mon bagage économique, social et culturel ? Mes parents se sont toujours battus pour nous et nous ont tout donné. J’ai envie de les rendre fiers, et ça me motive. Je veux surtout leur montrer que je peux y arriver malgré nos phases difficiles.

Malgré mon nom, je peux réussir

J’ai vu ma mère se bloquer le dos et faire de la rééducation à cause de son métier épuisant. J’ai vu mon père tomber d’un toit sur un de ses nombreux chantiers. Je l’ai vu désemparé, avec la peur de ne plus trouver de travail. Il pouvait à tout moment être mis au ban. Son profil, pour la société, n’est pas prioritaire. Je vous le dis, un nom de famille peut faciliter une vie entière. Mon père a eu du mal à retrouver du travail facilement et devinez à cause de quoi ? De son identité qui ne paraissait pas française !

J’ai envie de leur montrer que je peux réussir mais je veux avoir un libre arbitre. Je veux pouvoir faire mes propres choix. Je ne veux pas que la société me dicte mon chemin. J’ai envie de leur montrer que, malgré mon nom de famille, je vais réussir dans ma vie.

Je ne suis pas quelqu’un qui doit être formé par la société. Je veux être authentique et casser les déterminismes, bannir l’élitisme et ouvrir les esprits, pour ne pas ressembler à un mouton.

Rosalia, 17 ans, lycéenne, Val-d’Oise

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