Abdoul Brice C. 09/06/2022

1/4 Je cache ce que je fais à mes parents

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Devenir agent de nettoyage, Abdoul Brice n'en avait jamais rêvé avant d'arriver en France. Pour lui, c'est un travail difficile à assumer.

Quand j’ai signé un contrat d’apprentissage avec une entreprise de nettoyage, le but était vraiment de connaître le métier, et de voir si cela pouvait m’intéresser. Mais faire ce métier, pour moi c’était une façon de montrer mon échec à ma famille et à mon entourage.

Presque tous mes amis exerçaient dans le secteur du nettoyage. Alors que moi, à ce moment-là, j’étais inscrit dans un lycée, l’un des meilleurs de Marseille. Évidemment que je me voyais supérieur à eux.

En revanche, je n’avais pas une vie facile. Être en France depuis deux ans et ne pas avoir d’argent était une forme d’échec pour moi, et aussi pour ma famille. C’est dans cette optique que j’ai décidé sérieusement de faire une alternance. Il fallait que je fasse le choix de quitter l’enseignement général pour l’enseignement professionnel.

Un peu de motivation et de courage

J’avais envisagé de faire toutes sortes de métiers, sauf le nettoyage qui ne me semblait vraiment pas pour moi. Il faut dire que j’étais d’abord venu en France pour faire de bonnes études de droit ou de comptabilité, qui pourraient m’aider dans mon pays, la Côte d’Ivoire. J’espérais que ça me permettrait d’avoir un poste respectable là-bas.

J’ai opté pour la boulangerie, j’ai même fait un mois de stage qui s’est bien passé. J’étais sur le point de faire un apprentissage dans un CFA de boulangerie, mais le salaire m’a démotivé.

Les jours et les mois passaient, la pression s’intensifiait, et je me suis dit : « Pourquoi ne pas essayer ce métier que moi-même je méprisais mais qui était bien payé ? » J’ai donc appelé le CFA pour voir s’il y avait une possibilité, même si au fond je ne le voulais pas. Après l’entretien, tout a vraiment changé dans mon esprit. La personne chargée des parcours a pris exemple sur sa propre vie : elle venait du bas de l’échelle et était devenue une responsable. J’ai tout de suite compris qu’avec un peu de motivation et de courage, je pouvais aussi y arriver.

Je le voyais comme un échec

Au début, je n’arrivais pas à assumer ce métier, notamment devant mes parents et toutes les personnes au pays. Les choses ont toujours été comme ça : être un agent d’entretien est synonyme d’échec. Les quelques-uns qui sont au courant en Côte d’Ivoire ne m’ont vraiment pas soulagé avec leurs réactions du genre : « Tout ça pour ça ! » ; « Prendre tous ces risques sur la mer pour aller laver les chiottes des Blancs ! » Ce n’était vraiment pas cool.

En même temps, je peux comprendre, c’était un peu vrai. Ce n’est vraiment pas le métier qui m’a donné envie de prendre la mer pour venir en France. Surtout que dans mon pays, mes parents et moi avions plus ou moins une vie stable. Pour moi, venir ici, c’était en quelque sorte accéder au paradis et avoir un avenir certain, sans faire trop d’efforts (juste un peu). En plus, certains trouvaient qu’à mon âge, j’aurais dû essayer plusieurs (bons) métiers avant de penser au nettoyage.

Je ne dis pas adieu à mes rêves

Bref, aujourd’hui je suis agent d’entretien. J’ai dit à mes parents que je travaillais dans un hôpital comme agent de stérilisation. Au moins ça fait plus chic, quand je leur parle de stérilisation. J’arrive à les aider avec le petit salaire que je gagne, je m’occupe d’eux comme je peux.

Série 2/4  – Agent de propreté, Issa subit les critiques et les remarques, de la part de son entourage ou des filles qu’il drague.

Capture d'écran du deuxième épisode de la série : "Mon travail mérite plus de respect".

Je ne dis pas adieu à mes rêves, je me dis que c’est juste reculer pour avoir des bases et une bonne intégration avant de me lancer sur d’autres métiers. Je ne me vois pas dans le nettoyage à 60 ans, ni même monter une entreprise de nettoyage dans mon pays.

Même si jusqu’à aujourd’hui, je ne l’assume pas, je n’ai vraiment pas de regrets car je suis encore jeune, et contrairement à certaines personnes qui vivent avec le RSA, j’ai un travail, un salaire. C’est aussi ça être un homme : travailler, s’occuper de soi et de ses parents. Je compte les informer de mon métier et, avec leur mentalité africaine, je suis certain que c’est la paie qui va les intéresser. Car en fin de compte c’est le plus important, la paie.

Abdoul Brice, 19 ans, apprenti, Marseille

Illustration © Merieme Mesfioui (@durga.maya)

 

Hommes et femmes de ménage

Un métier précaire…

– Le salaire horaire brut médian pour un·e agent·e d’entretien est de 11 euros, quand il atteint 15,2 euros pour l’ensemble des salarié·es du privé.

La moitié des employé·es sont à temps partiel et cumulent plusieurs emplois. Elles et ils doivent gérer des horaires fragmentés. La plupart d’entre elles et eux sont amené·es à travailler de manière isolée très tôt le matin ou tard le soir, ce qui nuit à leur santé et à leur sécurité en cas d’accident.

 

… dangereux pour la santé…

6 salarié·es sur 10 sont exposé·es au risque chimique. L’exposition aux saletés et aux risques infectieux est particulièrement importante, sans compter les nuisances que peuvent générer les locaux industriels.

– Les risques physiques comme les chutes sont élevés. Un tiers des arrêts de travail concernent des lombalgies, causées par les postures contraignantes dans des lieux étroits.

 

… qui surexpose les personnes étrangères et non diplômées.

Un quart d’entre elles et eux ne sont pas de nationalité française. En plus de subir la précarité du secteur, elles et ils peuvent également être confronté·es au racisme de leurs patron·nes ou client·es.

44 % des salarié·es dans ce secteur ne sont pas diplômé·es, soit près de la moitié.

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