Aïya Y. 01/06/2021

1/2 J’ai peur d’échouer à cause de là d’où je viens

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D’où l’on vient détermine bien souvent où l’on va. Et c’est notre classe sociale qui nous ouvrira des portes ou les gardera closes. Aïya l’expérimente dans le choix de ses études supérieures et porte dans son CV les clichés sur le 93. Jézabel a, quant à elle, tout pour réussir, très consciente de ses privilèges. Toutes les deux ont peur de ne pas être à leur place.

J’essaie d’évoluer malgré un environnement où tout le monde baisse les bras et abandonne.  Plusieurs jeunes se déscolarisent et traînent à longueur de journée devant les bâtiments. Moi, je souhaite faire des études de droit pour devenir criminologue. Il faut faire cinq ans d’études : trois ans de licence, puis deux ans de master en spécialité criminologie. Comme je suis en terminale, j’ai commencé à réfléchir à mes voeux Parcoursup. Je vise des universités prestigieuses comme la Sorbonne… Mais ce qui me bloque dans mes ambitions, c’est que je viens d’un endroit pas très recommandé.

Un anglais « d’Aubervilliers » ?

Je vis dans une banlieue du 93, à Aubervilliers, dans une cité. Et dans certaines situations, je ne dis pas d’où je viens. Récemment, j’ai accompagné une amie à une journée portes ouvertes à l’HEIP (Hautes Etudes Internationales et Politiques), une école prestigieuse de sciences politiques à Paris. J’étais avec trois étudiants, mais je n’ai pas dit mon établissement. On m’a complimentée car je m’exprimais bien. Par la suite, un des anciens élèves nous a parlé du CV. Il nous a dit qu’il ne fallait pas écrire son CV avec un anglais américain parfait pour, au final, « faire son oral avec un anglais “d’Aubervilliers”. » J’allais prendre la parole, et après je me suis dit que ça ne changerait pas la vision que les gens ont de nous.

L’ « Étiquette » de France.tv Slash laisse des personnes répondre aux préjugés qui les concernent, en séries. Dans cet épisode, des jeunes vivant dans des quartiers populaires prennent la parole sur les clichés qui participent à leur stigmatisation :

Je me suis dit : « Puisque tu t’exprimes bien et que ta tenue vestimentaire ne fait pas “banlieue”, alors cette personne s’est dit “je peux faire de l’ironie car elle ne ressemble pas à ce cliché”. » Ça m’a blessée car ça m’a confirmé la vision que les gens ont de nous. Alors qu’on n’est pas des « racailles » parce qu’on vient de banlieue !

Je ne doute pas de mes compétences mais je me dis que si je suis en concurrence avec une personne qui a le même parcours que moi mais qui vient d’un lieu mieux réputé, elle sera choisie et pas moi. Je vais postuler dans des écoles que je veux, mais avec une chose dans ma conscience qui me dit : « De toute manière, tu seras parmi les dernières choisies. » Comme par défaut.

On doit payer pour ses rêves et avoir un avenir

Ma meilleure amie a déménagé avec sa famille à la campagne car on est dans un lycée mal réputé à Aubervilliers. Sa sœur souhaitait faire des études de droit, mais vu le niveau d’études de notre lycée (qui n’est pas prestigieux), elle n’a pas été choisie dans ses universités. On lui a dit clairement que c’était pour cette raison.

Par peur de ne pas être acceptée dans les deux universités de mes rêves, j’ai trouvé une alternative : aller dans une école payante et chère. On doit payer pour ses rêves et avoir un avenir. C’est triste. Tout ça car il y a le « je viens de… ». L’école à laquelle je pense est une école de droit qui n’est pas dans les critères de ce que je veux faire. Mais j’en ai parlé à ma mère, et elle serait d’accord pour payer le prix.

Lorsqu’il y a quelqu’un d’une banlieue ou d’un lieu pas très réputé qui réussit, on en parle comme si c’était un exploit. Alors qu’au contraire, on doit le normaliser ! Il y a une fille dans ma cité qui a fait des études de médecine. Tout le monde en est fier et cela reste un exemple pour les générations à venir. Il faut changer la vision des gens en montrant notre réussite et notre ambition !

 

Aïya, 17 ans, lycéenne, Aubervilliers

Crédit photo Hans Lucas // © Vincent Jarousseau

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