Gwadaï T. 20/09/2021

3/7 En cellule, j’apprends à perdre mon temps

tags :

Loin de son train de vie effréné, l'incarcération de Gwadaï a chamboulé sa façon de voir la vie, ses valeurs... et son rapport au temps.

Le temps me faisait défaut. Maintenant il est devenu long, très long. En 2009, j’ai créé mon entreprise en agro-alimentaire avec très peu de moyens. Le chrono contre la montre s’est mis en marche sauf qu’en 2017, je me suis retrouvé en prison.

Avant, ma vie était ponctuée selon un agenda préétabli et les journées étaient toujours trop courtes. Diriger une entreprise est très exigeant, il faut trouver des marchés, organiser les achats, rencontrer les organismes financiers, réaliser les tâches administratives. Mon agenda était surbooké et mon leitmotiv était « le temps, c’est de l’argent ». Cela prenait le pas sur tout, y compris sur ma vie privée et familiale.

En détention, les journées paraissent comme un mois et les mois comme une année. Les trois premiers mois en maison d’arrêt ont été les plus difficiles. Je me suis senti jeté en enfer, tout me paraissait irréel. Un cauchemar éveillé. Le temps brusquement arrêté. Après l’appel de 6 heures, je restais allongé sur ce petit lit sans savoir ce que je ferai de la journée. Je devais tuer le temps. Tout le contraire de mon ancienne vie.

Pour alléger leur quotidien en prison, des personnes incarcérées à la maison d’arrêt de Fleury-Mérogis s’échappent à travers la littérature et la poésie. Le documentaire Entre les barreaux, les mots suit les réflexions de ces hommes et de ces femmes sur la détention.

L’attente était insupportable. Je ressassais en permanence ma condition, j’essayais de faire abstraction des choses en fuyant la réalité. Je me réfugiais dans un rêve, comme ça le temps passait plus vite. Je jouais à un jeu solitaire qui consistait à m’imaginer ce que je ferais heure par heure en fonction du jour, si j’étais dehors. Mais j’étais vite lassé de ce jeu, et cela ne faisait pas avancer l’heure. Je tournais en rond comme un animal en cage.

J’ai même appris à procrastiner

Après cette période d’intense déprime, l’instinct de survie m’a poussé à trouver des activités. La télévision est devenue une amie complice et la lecture une alliée. J’ai brûlé le temps comme je pouvais, avec les moyens et les activités autorisés par l’administration pénitentiaire : le sport, les arts, l’écriture, les jeux, le scolaire, etc. Je posais des questions tous azimuts, pour m’occuper. J’ai pu pratiquer deux heures de football le mardi, une heure de musique gospel le mercredi, et deux heures de cours de français le jeudi. C’était mieux que rien.

Évidemment, toutes ces activités étaient positives pour moi. Une façon de faire la connaissance d’autres détenus et de découvrir l’infrastructure qui désormais me faisait office de résidence obligée. Il me fallait sortir le plus souvent de la cellule, afin d’éviter les tensions de promiscuité avec mes codétenus. Il était vraiment difficile de partager neuf mètres carrés, vingt-quatre heures sur vingt-quatre avec des parfaits inconnus avec qui les fights étaient quasi permanents.

Pour tromper le temps, j’ai même appris à procrastiner. C’est une façon pour moi de donner du temps au temps, et de rêver à un monde meilleur où l’homme ne serait plus « un loup pour l’homme », pour citer Hobbes. De cette sorte, j’aurai quelque chose à faire demain ou après, car l’oisiveté me tue.

4/7 – En vue de sa sortie, Patrice veut préparer activement sa réinsertion. Mais l’accès limité à internet l’en empêche…

Je me prépare actuellement à rebâtir mon entreprise, mais en donnant à chaque chose sa vraie valeur. Adieu les contrats d’objectif, les chiffres à atteindre. Ce qui est fondamental, c’est la famille, la vie, l’amour pour son prochain et le respect de l’autre et de la nature. Je ne vivrai plus avec un agenda ouvert.

 

Gwadaï, 51 ans, en détention, Île-de-France

Illustration © Merieme Mesfioui (@durga.maya)

Partager

Commenter