Stacy G. 12/09/2022

Étudiante + serveuse = 20 heures par jour

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Stacy est étudiante le jour, serveuse la nuit. Elle jongle entre la fac, les assiettes, les partiels, les clients et la fatigue.

Mes journées commencent à 6 h 30 et se terminent à 2 heures. Je suis étudiante en dernière année de licence humanités à Nanterre et, depuis l’année dernière, je suis aussi serveuse. Au début, je voulais gagner un salaire pour payer mon essence, l’assurance de ma voiture, mettre de l’argent de côté. Je travaillais trois soirs par semaine, de 18 à 1 heure ou 1 h 30 du matin.

En mars, j’ai été acceptée pour une formation de six mois pour devenir agent de recherches privées. Elle débute le mois prochain et coûte 4 140 euros. Pour réussir à réunir l’argent, je travaille plus : entre trente-trois et quarante heures par semaine.

Une autonomie financière depuis mes 18 ans 

J’ai eu mon premier emploi étudiant en 2019, pendant ma première année à l’université. C’était ma première expérience de serveuse. J’en avais besoin pour financer mes heures de conduite et mon permis. J’ai toujours été autonome, aussi bien dans ma scolarité que dans ma vie professionnelle. J’ai déjà la chance de vivre avec mes parents, d’être logée et nourrie gratuitement.

En voyant ma fatigue, mes parents m’ont proposé de m’aider à hauteur de 200 ou 300 euros par mois. J’ai refusé parce que ma mère est en reconversion professionnelle et ne touche plus de salaire. Mon père dirige sa boîte dans le secteur du BTP. Son activité est variable et dépend du nombre de ses chantiers. Et mon frère, lui aussi est en études supérieures et ne travaille pas. 

Serveuse n’est pas une vocation 

Je n’ai pas choisi d’être serveuse par envie. Je suis très maladroite au quotidien et je revois encore les visages ahuris de mes parents quand je leur ai annoncé mon choix. Mais, avec ma licence et mon double diplôme, les horaires de la restauration sont les seuls qui correspondent à mon emploi du temps. J’habite en banlieue parisienne, et il y a peu de villes attrayantes où les restaurants ne se trouvent pas dans des zones industrielles. 

Le restaurant/pub dans lequel je travaille se trouve à seulement vingt minutes de chez moi en voiture. C’est un avantage, surtout quand je finis tard. J’ai la chance d’avoir une bonne équipe. On rigole beaucoup et on s’entraide face à la mauvaise humeur des clients ou la manière dont nous traite notre patron. Le point positif, c’est surtout les pourboires, même si notre « pot commun » connaît un partage loin d’être équitable…

La particularité du métier de serveuse, c’est la relation client. Certains clients interprètent le mot « service » dans le sens le plus large, comme si une serveuse leur était entièrement dévouée. Par là, je pense aux remarques sexistes, aux insultes, ou à l’impolitesse : on m’a déjà sifflée, crié « Allô ! », ou claqué des doigts pour m’appeler. Lors de la mise en place des passes sanitaires, plusieurs clients et clientes m’ont insultée de « pute » et de « salope » parce que leurs passes n’étaient pas valides. C’est aussi un plaisir de s’occuper des clients qui refusent de partir à la fermeture parce qu’ils sont bourrés, ou de ceux qui ne veulent pas payer…

Obligée d’être hyper organisée

Travailler en parallèle de mes études m’oblige à être très organisée au quotidien. Pour réussir, je consacre chacun de mes moments de libre, chacune de mes heures de pause entre mes cours à réviser et à travailler. Je reste à la bibliothèque jusqu’à la fermeture, je révise le week-end en journée avant d’aller travailler le soir. Ce qui est compliqué, c’est surtout lorsqu’on doit faire des travaux de groupes ou des exposés. Dans ces cas-là, je préfère travailler seule, avec une plus grosse charge de travail car mes horaires ne sont pas compatibles avec celles des autres élèves. 

Généralement, mes journées se déroulent de cette manière : je me réveille à 6 h 30, je prends le train à 7 h 10 pour arriver à 8 h 30 à Nanterre. Je vais en cours jusqu’à 15 h 30. À 17 heures, il y a le train pour rentrer chez moi. Je me change et je repars à 17 h 30 pour aller au restaurant. Je débute ma soirée de travail, qui dure jusqu’à 1 heure. À 1 h 20, je suis de retour chez moi, je me douche, et je me couche à 2 heures.

Je dois aussi m’organiser financièrement et mettre de côté chaque mois pour ma formation. Je travaille en tant qu’« extra », ce qui signifie que je suis payée 10 euros de l’heure sans contrat. Mon patron est un ancien comptable et a décidé de nous payer par chèque chaque 10 du mois, sans nous déclarer totalement. Je gagne donc entre 800 et 900 euros par mois par chèque, et le reste en espèce. Je garde l’espèce pour payer l’essence. J’essaie d’économiser 400 à 500 euros par mois. C’est difficile d’être régulière : en mars dernier, j’ai eu des problèmes avec ma voiture qui m’ont coûté 400 euros de réparation. 

Avoir une vie sociale : un challenge

Avoir un emploi étudiant a des impacts sur la vie sociale. À l’université, j’ai du mal à m’intégrer à ma classe, je ne participe pas aux soirées ou aux sorties après les cours car je travaille. Je n’ai pas le temps d’aller au cinéma, de parler du dernier film sorti ni des dernières expos. J’arrive à me garder deux heures le lundi et le vendredi pour faire du sport et sortir mes chiens. Avec mes amis, on se voit une à deux fois par mois. C’est presque impossible de se coordonner, entre les études de chacun et ceux qui travaillent le week-end. 

Avec ma meilleure amie, nous sommes dans la même université. On se retrouve à la bibliothèque le lundi soir quand je ne travaille pas. Chaque mois, on essaie d’aller au restaurant ensemble, pour profiter d’une soirée. La dernière fois, notre seule soirée de libre en commun tombait trois semaines plus tard ! J’ai eu l’impression d’avoir 30 ans, ça m’a déprimée. 

Serveuse, mais à quel prix ?

Je ressens de plus en plus de fatigue physique et psychologique. C’est beaucoup de stress. C’est dur aussi de ne plus avoir de vie familiale. On cohabite, on se croise, mais je n’ai pas le temps de les voir. Même si travailler m’apporte une expérience professionnelle et certaines qualités qui sont utiles dans la vie de tous les jours, je préférerais ne pas avoir besoin de le faire. J’aimerais pouvoir passer des moments avec mes proches et mes amis, au lieu de subir la pression du travail et de l’université. 

J’aimerais bien dormir plus de cinq heures par nuit.

Pour pouvoir vivre et étudier à Paris, Louise travaille tous les week-ends dans l’odeur de friture et sous la pression de ses patrons. Au détriment de sa santé, son moral et sa vie sociale.

Capture d'écran d'un autre article de la zep. On voit une personne qui travaille dans un fastfood, mettre de la sauce dans plusieurs burger. il y a une caisse devant elle

Je commence à ressentir de la fatigue en milieu de semaine. Je m’endors dans le train, dans le RER pour aller à l’université, et parfois même en cours. J’ai essayé de prendre des vitamines mais, honnêtement, je n’ai pas vu de différence. Pour tenir, je me rappelle mon objectif et j’essaie de rester positive. J’ai hâte de pouvoir vivre d’un métier qui me plaît.

Stacy, 21 ans, étudiante, Bouffémont

Crédit photo Pexels // CC Elevate

 

46 %

des étudiant·es ont un travail

La moitié d’entre elles et eux ne pourraient pas s’en sortir sans ce job.

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