Sidney M. 22/10/2021

À l’école, je cachais que je vivais à l’hôtel

tags :

Arrivé de Guadeloupe à 5 ans, Sidney a (sur)vécu pendant deux ans dans un hôtel du 93. Deux ans de honte avant d’obtenir un vrai logement.

Gare RER de Sevran-Beaudottes, c’est là qu’avec ma mère et mon frère on a débarqué il y a quinze ans. Arrivés de la Guadeloupe, on a dû vivre deux ans à l’hôtel avant d’obtenir un logement. Je ne me souviens pas vraiment de la raison pour laquelle on est venus en métropole, mais je sais qu’une de mes tantes était malade. Avec ma mère, on a été obligés de se rapprocher d’elle.

Quand je suis arrivé, j’étais totalement perdu. J’avais 5 ans et mon frère 12. Avec ma famille, on a été orientés dès le premier soir vers cet hôtel de Servan. Je ne me souviens plus du tout qui nous a envoyés là-bas, mais je me rappelle que c’était la seule solution. Personne ne pouvait nous héberger.

Obligé de me doucher à l’eau froide

Cet endroit était vraiment invivable. De la poussière partout, on devait dormir tous les trois dans un grand lit superposé inconfortable, la télévision fonctionnait à peine… Pratiquement tous les jours, j’étais obligé de me doucher à l’eau froide avant d’aller à l’école. Il n’y avait pas du tout de cafétéria dans l’hôtel, ni de cuisine dans la chambre. Du coup, on était obligés de manger la nourriture qu’on achetait au distributeur. Ce n’était vraiment pas le grand luxe ! Pourtant, ma mère payait quand même 400 euros par mois.

Brut a rencontré Sofia, 15 ans, qui a vécu pendant plus d’un an dans un hôtel avec sa famille, et Jassim, 19 ans. Ces deux jeunes en situation de précarité font partie des 3 millions de mineur·e·s dont la famille vit sous le seuil de pauvreté. Leurs témoignages sont également à retrouver dans le documentaire Gosses de France, diffusé en 2019 sur France 2.

À l’école primaire à Dugny dans le 93, je ne connaissais personne. Je n’avais plus de repères, mais je croyais que j’allais rapidement être intégré dans des groupes d’amis. Ça n’a pas été le cas. J’ai plutôt été mal accueilli…

Le psy a compris que quelque chose n’allait pas

Mes camarades de classe ne me parlaient pas. En plus, je devais garder ce secret, car tout le monde se serait moqué de moi. Alors, je leur disais que j’habitais dans un appartement. Je voulais vraiment avoir une vie comme les autres mais je n’ai pas eu cette chance.

La deuxième année, mon maître m’a orienté au CMP (centre médical de psychologie) de Dugny pour que je rencontre un psychologue parce qu’il voyait que j’avais de grandes difficultés à parler. Il n’était pas au courant pour l’hôtel, je ne l’avais dit à personne, mais il avait compris que quelque chose n’allait pas.

Une fois par semaine, j’allais dans le cabinet de ce psychologue. Il me faisait dessiner, je lui racontais comment ça se passait à l’école. Ça me faisait du bien de parler avec une personne qui comprenait ce que je ressentais, mais ce n’était pas facile de lui dire ce qu’il se passait. J’avais l’habitude de tout garder en moi.

Le SMIC pour trois c’est compliqué

Tous les soirs, mon frère venait me chercher et on rentrait à l’hôtel. On avait deux heures de transport en RER et bus. On devait faire un changement à Sevran, un autre à La Courneuve et prendre un dernier bus pour arriver à notre destination. Pendant ces trajets, je ressentais de la honte et de la tristesse.

Je disais à mes camarades de classe que j’habitais à Dugny, mais j’avais peur de les croiser. Certains habitaient à La Courneuve et faisaient le même trajet que moi. J’avais peur qu’ils apprennent là où je vivais et qu’ils me jugent.

Tous les jours pendant deux ans, j’ai subi en silence. Ma mère voyait que je n’étais pas bien parce qu’à chaque fois que je rentrais à l’hôtel, je me mettais assis dans un coin de la chambre. J’avais une GameCube alors, des fois, je me réfugiais dans ça. J’étais en dépression.

Ma mère s’est rendu compte que je souffrais de cette situation. Elle cherchait un autre logement, mais on n’avait pas les moyens. En Guadeloupe, elle était aide-soignante et quand on est arrivés, elle a trouvé du travail en métropole. Sauf que le SMIC pour faire vivre trois personnes, c’est compliqué.

Avoir un bon toit sur la tête, c’est important pour se construire

Si j’avais eu un logement dès le début, j’aurais été plus heureux, car je n’aurais pas eu ce secret à garder. J’aurai aussi pu inviter des copains chez moi. En voyant que je vivais dans un hôtel, qu’est-ce qu’ils se seraient dits ? Je pense que même à l’école ça aurait fait la différence, j’aurais été plus à l’aise et donc mieux intégré. J’aurais aussi été mieux dans ma peau.

Aujourd’hui, ça me rend triste encore d’en parler, c’est quelque chose qui me hante. Je suis reconnaissant envers mon frère parce qu’il m’a toujours protégé de tout, pendant que ma mère se donnait à fond pour subvenir à nos besoins. Maintenant, j’habite dans un appartement à Dugny, juste à côté de ma tante qui nous a hébergés pendant deux mois, à la toute fin de la période de l’hôtel. Quel soulagement.

Quand Lana a quitté le Bangladesh avec sa famille, elle a d’abord vécu dans des hôtels parisiens, avant d’être envoyée en foyer, faute de logement stable. Elle a fini par rejoindre une famille d’accueil, qu’elle considère aujourd’hui comme sa seconde famille.

Une femme voilée sourit à une petite fille qui boit un jus d'orange, elles sont toutes les deux attablées dans une cuisine devant une pizza.

C’est important d’avoir un bon toit sur la tête, on ne peut pas rester toute notre vie dans un hôtel ! On a besoin de se sentir chez soi, d’avoir de l’intimité. Maintenant, j’ai une chambre rien qu’à moi et je peux faire ce que j’ai envie, comme du beatmaking sur mon ordi, jusqu’à tard dans la nuit.

 

Sidney, 20 ans, stagiaire en formation, Dugny

Crédit photo Unsplash // CC nrd

Partager

Commenter