Cathy C. 16/11/2021

Racisme : je suis sans cesse ramenée à mes origines

tags :

Que signifie être française ? Métissée, Cathy a dû grandir avec le racisme. « Tu viens d’où ? », « Tes parents sont-ils en France ? »... Entendre fréquemment ces questions ne l'a pas aidée à trouver sa place.

« Ching chang chong ! » Petite, je pouvais régulièrement entendre cette expression dégradante dans la cour de récréation, ou être qualifiée de « chinoise ». Dans ma vie d’adulte, il m’arrive encore d’entendre ce qualificatif. Malgré le fait d’avoir grandi en France et le fait que je m’identifie en tant que Française.

Née d’une mère vietnamienne/indienne et d’un père français aux origines floues, il y a des situations auxquelles je n’échappe pas. Pour certains, le fait d’être bridé se résume à l’appartenance à un seul pays. La question sur mes origines est récurrente lors de mes rencontres. Souvent, elle n’est pas malveillante mais associée à de la curiosité. Cependant, elle renvoie à une particularité et à la remise en cause de ma légitimité à être face à mon interlocuteur. Face à ce racisme ordinaire, je me suis longtemps demandé si les personnes perçues comme blanches me considèrent comme une personne « racisée », et inversement. Où est ma véritable place ?

Les codes de la culture française ne sont pas innés

J’ai grandi en banlieue lyonnaise au cœur d’un melting pot culturel, en me demandant : « Suis-je censée choisir une origine ethnique pour pleinement m’identifier à une culture ? » Comment puis-je me sentir héritière de l’histoire de France, lorsque mes parents sont originaires de plusieurs pays du globe ? Ma quête d’identité fait face à une certaine acculturation au pays qui m’a vue naître. En effet, posséder les codes de la culture française n’est pas inné. Chez moi, on mange principalement des plats asiatiques, mais on parle exclusivement en français.

Après la guerre du Vietnam, mes grand-parents ont immigré dans l’Hexagone avec ma mère alors qu’elle avait 5 ans. Bouleversés par cette immigration brutale, ils ont tenu à conserver leur culture d’origine. Il était important pour eux de continuer à communiquer en vietnamien, manger vietnamien et côtoyer des familles vietnamiennes près de chez eux. Leur intégration a été laborieuse puisqu’ils ne maîtrisaient pas bien la langue française.

Le vietnamien n’aurait pas dû être une LV3 pour moi

Ils ont éduqué ma mère en reproduisant des schémas traditionnels vietnamiens. Dès son plus jeune âge, ma mère a eu le devoir de s’atteler à la cuisine et aux tâches ménagères avec ses sœurs, et n’a pas eu le droit de sortir tard, contrairement à ses frères. Elle a donc rejeté sa culture d’origine et n’a pas ressenti le besoin de me transmettre la langue vietnamienne. Chose que ma famille a du mal à comprendre. Régulièrement, ils me parlent en vietnamien, sans que je puisse répondre. Cela me frustre beaucoup. Parler vietnamien m’aurait permis d’avoir un lien plus fort avec eux. Aujourd’hui, j’ai la possibilité d’apprendre le vietnamien par moi-même mais ça ne m’attire pas. J’ai intériorisé l’idée que parler vietnamien aurait dû être inné. En somme, être le fruit de mon éducation et ne pas transformer ma langue en une LV3. Et j’aurai eu l’opportunité de visiter un jour le Vietnam plus aisément !

Néanmoins, j’ai un certain héritage culturel. Ma culture vietnamienne, j’en retire d’importantes valeurs telles que la générosité, le respect des personnes plus âgées, l’humilité ou la pudeur. Ça diffère quelque peu de l’esprit révolutionnaire français et de cette arrogance qui façonnent son charme et sa singularité. Réussir à mêler les cultures demande un apprentissage. Cela passe par une remise en question de soi et de ses pratiques. À présent, je réalise que cela représente une richesse.

Deviner mon origine, cette attraction

Le métissage apporte une certaine ouverture d’esprit et une plus grande tolérance à la différence. Par contre, j’ai toujours reçu des remarques sur mon apparence. Dans le cadre familial, à chaque réunion : « Que tu es grande ! » Puisque je suis la personne la plus grande du côté de ma famille maternelle. Également, dans un contexte social, j’accueille de façon récurrente et sans surprise la question : « Tu viens d’où ? », faisant de moi l’attraction durant 10 minutes lorsque les individus souhaitent deviner mes origines, et citent tous les pays asiatiques.

Lucile s’est retrouvée elle aussi à questionner son identité et sa relation avec la France, notamment à cause du racisme qu’elle a subi.

Des femmes noires debout devant un mur blanc.

En tant que femme, je reçois également des remarques sexistes, la remise en cause de ma place, ou de mes compétences dans le cadre professionnel notamment. Lors d’un déjeuner, je me souviens de la remarque de ce jeune homme blanc issu d’une classe aisée : « Vu ton apparence physique, tu ne dois pas avoir de culture générale » – afin d’asseoir sa position dominante. Dans ce cas, plusieurs rapports de domination peuvent se croiser. C’est ce que l’on appelle l’intersectionnalité. En étant femme ET asiatique, je constate la force des clichés et la fétichisation. L’idée selon laquelle les femmes asiatiques sont douces, soumises, ou travailleuses. Dans les rapports de séduction, j’ai notamment pu entendre : « Je ne suis jamais sorti avec une femme asiatique, tu dois être [ainsi] » ou « Tes parents sont-ils en France ? », questionnant de nouveau ma légitimité à être ici.

La sociologie m’a permis de mieux appréhender les rapports de domination

Alors, à la question précédente : « À qui m’identifier ? », une réponse tranchée est complexe. À présent, je m’épanouis en essayant de devenir la personne que je veux être. J’aspire à voyager autant que possible, afin de nourrir ma curiosité envers les diverses cultures et les régions du monde. Et, je souhaite profondément m’engager dans le domaine de l’humanitaire dans le dessein de venir en aide aux populations opprimées et/ou invisibilisées.

C’est pourquoi je me suis tournée vers un master Inégalités et discriminations. La sociologie m’a permis de mieux appréhender les rapports de domination qui régissent notre société, et de me situer. Inconsciemment, je cherche peut-être à mieux me comprendre et à appréhender les situations discriminantes que j’ai pu subir.

Cathy, 24 ans, en service civique, Lyon

Crédit photo Pexels // CC Anna Tarazevich

 

Le racisme ordinaire

Le racisme ordinaire est systémique

Il perpétue des stéréotypes racistes qui font partie de l’inconscient collectif à travers des remarques et comportements. Cette forme de racisme généralisée semble anodine au sein de la société, alors que les personnes racisées la vivent comme des micro-agressions quotidiennes.

Il naît de l’amalgame couleur de peau = nationalité

Contrairement aux théories racialistes, le racisme ordinaire n’est pas une question d’ignorance mais de domination. Inconsciemment, on part du principe que les personnes racisées sont moins françaises que les autres. On crée une hiérarchie en véhiculant des clichés en fonction de l’origine, supposée ou non.

Il est discret et difficile à combattre

Moins frontal qu’une insulte, ce racisme est plus difficile à mettre en lumière. Il est souvent justifié par l’humour, et dire qu’on n’est pas d’accord avec une blague, c’est passer pour rabat-joie voire parano. Petit rappel : si tu as besoin de te moquer d’une minorité pour faire une blague… c’est que ce n’en n’est pas une.

Partager

Commenter