Farhad M. 03/09/2021

« T’as 18 ans maintenant, retourne en Afghanistan »

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Farhad a fui la guerre en Afghanistan pour s'installer en Suède alors qu'il était encore mineur. À sa majorité, il a été menacé d'expulsion. Aujourd'hui en France, il doit recommencer sa vie à zéro.

La Suède a pris quatre ans de ma vie. J’ai vécu avec une famille suédoise pendant ce temps, tout se passait très bien. Mais, un jour, le gouvernement a décidé de me chasser de la Suède. Ils ont dit que la situation en Afghanistan était bonne : « Vous devez retourner, nous n’allons pas t’accepter ici. »

Je suis arrivé en 2015. Au début, tout était super. J’ai commencé à apprendre la langue et, après huit mois, je parlais bien suédois.

2 h 30 par jour de cours de suédois pendant deux ans

Quand je suis arrivé, le gouvernement m’a envoyé dans une famille parce que j’avais moins de 18 ans. La famille m’a régularisée à l’école. Au début, j’y allais juste pour apprendre la langue. C’était pour les étrangers de 15 à 17 ans. On avait suédois tous les jours pendant 2 h 30. Après, on avait mathématiques, anglais, géographie, chimie, sport. Tous les jours, pendant deux ans.

Je suis allé au lycée avec les Suédois jusqu’à la douzième année. Là, c’était sérieux. J’ai commencé à me faire des amis. J’ai appris à bien parler avec les gens, parce qu’au début, je n’avais pas complètement le moral, à cause des choses qui m’étaient arrivées en Afghanistan. Quand quelqu’un n’était pas gentil avec moi, j’étais « noir, noir, noir », j’étais sur le point de frapper. Et il y avait des gens qui n’étaient pas gentils dans la rue parce qu’on n’avait pas les cheveux blonds et les yeux bleus. Dans le train, ils contrôlaient juste les étrangers.

En 2015, la Suède s’est distinguée par son accueil : plus de 162 000 demandeuses et demandeurs d’asile se sont installé·e·s sur le territoire, dont 24 000 mineur·e·s non accompagné·e·s afghan·e·s. Depuis, le pays a durci sa politique migratoire et ces mêmes jeunes sont menacé·e·s d’expulsion. Arte est allé à leur rencontre :

J’étais dans un « industry program ». Les profs étaient gentils, j’avais des bonnes notes, je faisais mon meilleur. J’ai toujours le contact avec deux profs : parfois on s’écrit des messages… mais pas autant qu’avec ma famille suédoise !

Elle me regardait comme son frère, pas comme un réfugié

La mère travaillait comme psychologue dans mon école. Elle me regardait comme son frère, pas comme un réfugié. Elle m’aidait avec tout : pour l’argent, pour l’amour, même quand je pleurais elle était avec moi. Elle ne m’a jamais laissé, même maintenant. Ce qu’elle a fait pour moi, même mon vrai frère, mes vrais parents ne l’ont pas fait pour moi.

J’ai demandé l’asile à l’entrée au lycée. Et en Suède, ça prend toujours du temps. Après huit mois et un entretien, ils m’ont dit non. J’ai fait une deuxième fois la demande, à l’équivalent suédois du CNDA (cour nationale du droit d’asile), ils ont refusé. La troisième fois, je l’ai fait avec mon avocat. Mais la famille a été appelée par la police : « T’as 18 ans maintenant, tu peux retourner en Afghanistan. »

Ma famille suédoise m’a accompagné jusqu’à la frontière allemande

Je n’étais pas content de cette décision. Ma vie est en danger en Afghanistan. Et ce n’était pas facile de quitter la Suède. J’avais beaucoup d’amis, ma famille suédoise et mes souhaits : travailler comme policier. La paix, les règles, la discipline, c’est important pour moi.

Mais je n’avais pas d’autre choix, alors j’ai décidé de venir en France. La politique pour les réfugiés en Suède, c’est horrible : il y avait 24 000 personnes dans la même situation que moi (dont trois amis), et beaucoup ont dû partir, dont beaucoup en France. Pourtant, ils savent qu’il y a la guerre en Afghanistan.

Ma famille suédoise m’a accompagné jusqu’à la frontière allemande. Parce que je n’avais pas de papier. Quand tu es avec quelqu’un d’européen, ils te demandent ton ticket et c’est tout. Après, depuis l’Allemagne, c’était facile. En 2019, il n’y avait pas de policiers à la frontière.

J’ai recommencé à zéro deux fois après l’Afghanistan

Aujourd’hui, mes amis ont leur papier, comme moi. La première fois, ils m’ont refusé à l’Ofpra (office français de protection des réfugiés et apatrides). Mais, la deuxième fois, à la CNDA, c’était bon : 15-20 minutes, trois questions, c’était tout. L’un travaille, l’autre fait des études. Et moi, c’est pas parfait, mais je sais que j’ai un futur en France. Je réfléchis à travailler comme agent de sécurité.

Matthieu a assisté à plusieurs audiences de demandeuses et demandeurs d’asile à la CNDA : « C’est l’heure de l’annonce des résultats des audiences d’il y a trois semaines. Les requérants cherchent leurs noms. Je ne sais pas comment ils font pour rester aussi calmes… Les dossiers acceptés se comptent sur les doigts d’une main. »

J’ai recommencé à zéro deux fois après l’Afghanistan. Ça fait huit mois que je fais la demande pour le logement, mais toujours pas de réponse… Je suis très fatigué, je n’arrive pas à dormir la nuit même si je travaille toute la journée, je ne sais pas pourquoi… Je veux oublier des choses mais elles sont toujours dans ma tête. Avec mes amis suédois, on parle toujours deux fois par semaine. Et ma famille suédoise est venue en France deux fois ! Mais je ne suis plus en contact avec celle en Afghanistan : c’est ma famille, c’est important, mais je veux rester tranquille pour le moment… Je ne veux pas avoir de mauvaises nouvelles.

 

Farhad, 21 ans, en formation, Paris

Crédit photo Hans Lucas // © Nathan Laine

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2 réactions

  1. […] billet provient des ateliers d’écriture menés par la ZEP (la Zone d’Expression Prioritaire), un dispositif média d’accompagnement à l’expression des […]

  2. merci pour ce témoignage, très touchant.
    c’est important de connaitre la réalité, la vraie vie.
    je ne vois pas ce que je pourrais faire pour vous aider,
    mais je vous souhaite de trouver enfin la sécurité et la sérénité
    et bien sûr la réussite de vos projets.
    pensées admiratives et fraternelles.

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