Souleymane C. 30/04/2024

5/5 « Enfin à ma place »

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Entre les regards, les moqueries et les mises à l’écart à caractère raciste, Souleymane a toujours dû prendre sur lui. Grâce au 77 à vélo, il a enfin trouvé sa « safe place ».

Mon ancien quartier en Haute-Garonne n’était pas le meilleur : j’étais le seul Noir de ma classe et chrétien, qui plus est. Jusqu’à mes 10 ans, je n’ai jamais quitté ma ville, j’y passais même mes vacances et ce n’était pas très glorieux. On me critiquait tous les jours sur ma couleur de peau et mes convictions religieuses. Je pensais que c’était normal. Je me sentais différent, je pensais que c’était moi le problème. J’ai commencé à ne pas aimer mon teint.

Les adultes appelaient ça du harcèlement. Moi, je pensais que c’était ce que je méritais. Mes parents l’ont remarqué. L’été de cette année-là, on a déménagé en Normandie. Ils disaient que c’était pour des raisons professionnelles, mais je pense que les critiques que je subissais étaient aussi la raison.

« J’étais toujours le seul Noir »

Dans mon école primaire, il y avait déjà plus de diversité ethnique. En CM2, j’ai passé une meilleure année que celles passées dans le Sud, mais arrivé au collège j’ai pris conscience que le problème avait juste été déplacé. J’étais toujours le seul Noir et, à la différence de l’école primaire, les critiques étaient silencieuses. Les regards parlaient à leur place, et eux restaient souvent entre eux. Mais j’ai pris sur moi, je ne l’ai dit à personne et j’ai commencé à faire de la natation.

J’ai découvert ce qu’était le sport de club. Lorsque je nageais, je ne pensais qu’à ma nage et je m’y plaisais. Les problèmes extérieurs restaient à l’extérieur. Malgré tout, les gens se regroupaient par couleur. On était en Normandie, dans un sport pratiqué à majorité par des personnes blanches. Ce sentiment d’exclusion était toujours un peu présent, mais je n’y prêtais pas attention car il y avait ma petite sœur avec moi, et on restait entre nous.

« Tout le monde aidait tout le monde »

Mes parents ont alors décidé de déménager en Île-de-France, pour des raisons professionnelles, mais pour de vrai cette fois. Ici, il y avait toutes les origines. J’ai compris qu’en Haute-Garonne, le problème c’était eux, pas moi. J’ai commencé le basket et j’ai adoré en faire, je me sentais utile, j’ai appris la cohésion d’équipe, et de part ma taille j’ai compris que c’était ma place. J’ai commencé ce sport en club, j’ai adoré en faire mais je me suis blessé et j’ai dû arrêter.

Quelques mois plus tard, on m’a parlé du projet Torcy–Auschwitz, j’ai directement accepté malgré ma blessure. Pendant le séjour, on pédalait ensemble, on rigolait ensemble, on mangeait ensemble, en fait, on vivait ensemble. C’était différent du club de natation. Au club, tout le monde pratiquait dans son coin et écoutait les consignes du maître-nageur. Celui qui était en difficulté, il ne pouvait s’en prendre qu’à lui-même. Pendant ce voyage, c’était impossible que ça arrive. Celui qui avait du mal, tout le monde l’encourageait, personne n’était exclu. Quand quelqu’un n’en pouvait plus, on lui criait qu’il devait continuer, qu’il ne devait pas lâcher, et il continuait.

SÉRIE 1/5 – Zako avait envie de rencontrer des jeunes d’autres villes, mais les embrouilles rendaient jusque-là toute amitié impossible. Alors quand il a entendu parler du 77 à vélo, il n’a pas hésité : il a foncé. Sur 800 km.

Capture d'écran du premier épisode de la série : "J'ai rencontré des frères là-bas". Il est illustré par un desssin représentant deux mains qui se touchent pleinement.

En réalité, il n’y avait pas de différence entre le premier et le dernier, le but était juste de finir nos étapes tous ensemble. Le voyage m’a inculqué l’entraide mutuelle. Il y avait des Algériens, des Comoriens, des Maliens, des Français, et plein d’autres origines. Et c’est ça qui nous a permis à tous de ne pas ressentir ne serait-ce qu’un atome de sentiment d’exclusion. On se comprenait entre nous parce que nos cultures étaient à la fois similaires et très différentes. On priait ensemble dans nos chambres. Tout le monde aidait tout le monde, tout le monde appréciait tout le monde, et tout le monde rigolait avec tout le monde, et ça peu importe notre origine, notre religion ou notre ville. C’était ça le 77 à vélo.

Souleymane, 16 ans, lycéen, Noisiel

Illustration © Merieme Mesfioui (@durga.maya)

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